Première partie

 

Les phases clés de maturation de l'enfant à l'adulte :
l'acquisition de son identité sexuelle

1 - Théories classiques sur la chronologie de l’enfant
  S'il est tentant d'établir une grille forcément schématique et réductrice de la maturation de l'enfant, il ne faut pas moins garder à l'esprit que l'enfant ne se développe pas de façon linéaire, mais au contraire en suivant son propre rythme. Ce rythme est en partie guidé par la société dans laquelle il vit : les valeurs engendrées par elle ont une influence prépondérante sur l'orientation de l'évolution de l'enfant.

Dans notre société industrielle où il est commun d'entendre que l'on privilégie les compétences intellectuelles, l'enfant va se trouver porté par un premier courant lui insufflant des informations telles que : “il faut que tu réussisses à l'école. Il faut que tu travailles. Il faut que tu deviennes intelligent. Il faut que tu puisses trouver du travail. Il faut que tu assumes ton futur statut social, c’est-à-dire être détenteur d'une profession”.

Des problématiques de l’ordre du faire et non de l’être.

À partir de là, on imagine bien que tous les aléas socio-économiques, politiques, démographiques exerceront une influence non négligeable sur les futurs impératifs de l'enfant.

Un premier élément d’apprentissage : le filtre de la famille La famille qui entoure l'enfant va être le premier filtre des informations, des injonctions de la société. Ce filtre n’est pas neutre : il peut avoir un effet amplificateur, atténuateur ou franchement opposé aux éléments sociaux. La famille a une histoire qui s’inscrit elle-même dans le contexte socio-culturel. Mais c’est avant tout un système complexe de messages transgénérationnels qui se retrouveront tels quels ou réinterprétés par les différents acteurs familiaux : grands-parents, parents, enfants.

Ces messages multiples porteront sur les valorisations ou non de certains éléments de la vie : dans telle famille où l’on est médecin de père en fils, il sera de bon ton de continuer sur la lancée ; dans telle autre famille où l’on vit de ses créations artistiques, être mathématicien multidiplômé ne représentera pas une nécessité…

Parfois, ce sont au contraire des messages "en négatif" (non-dits ou injonctions négatives) qui traverseront les générations : des secrets quelquefois lourds de conséquences seront véhiculés de manière anarchique et incontrôlée au travers des différentes branches d’un arbre généalogique. Par exemple : des secrets sur des naissances tues pour des raisons d’équilibre familial, ou bien par crainte du qu’en dira-t-on…

Les différents acteurs familiaux directs, c’est-à-dire entourant directement l’enfant, auront également un rôle de toute première importance sur lui. Son champ sensoriel sera au début en totalité, puis en partie celui de la mère. Le père apparaîtra, introduit ou non par la mère, avec, derrière lui, la société et ses exigences que nous avons mentionnées.

Nous remarquons d’emblée que l’enfant se trouve dans un maillage multifactoriel dont chaque facteur exerce une influence sur l’autre, rendant ce filet encore plus impénétrable... et pourtant : toutes les questions que l’enfant se posera s’adresseront à ces nœuds conceptuels où tout a déjà été interprété (par la société, par la famille, par les parents), mais où tout est encore à interpréter (par l’enfant lui-même, par sa propre créativité).

De la difficulté de l’interprétation (pour l’enfant et pour la société) Nous élargirons cette notion d’interprétation à la psychologie dans son. Si ce domaine a été tu pendant longtemps, il n’en est pas moins vrai que nous assistons à un véritable essaim de réflexions pseudo-psychologisantes. Là encore, la presse féminine nous a paru illustrer cet effet de zoom déformant de la psychologie :

  • Biba, novembre 1994 (nº 177) où une journaliste expose de façon très sarcastique la tendance de nos congénères à excuser tous leurs défauts :

    “C’est la faute à quand j’étais petite. On a tous eu une enfance. Traumatisante, c’est classique. Avec plein de séquelles désolantes. Bon. Mais maintenant que l’on est grande, ce n’est pas une raison pour polluer sa vie et celle des autres avec des obsessions et des manies qui remontent à nos couches-culottes.”

    Une réflexion très pertinente qui vient trouver son pendant dans un autre article.

  • Biba, décembre 1994 (nº 178) :

    “On se demande si, à se poser autant de questions sur soi, on n’en finit pas par aller plus mal qu’avant.” (des mots et des remèdes)

  • Elle, novembre 1994 (nº 2550) :

    “Les ravages de la psymania.”

    Cette fois, ce sont les conséquences culpabilisantes qui sont annoncées avec tout autant d’à-propos :

    “Dans les journaux, à la télé, dans la vie de tous les jours, ce sont eux (dits les psys) qui profèrent la vérité. Tout cela est d’un dogmatisme insupportable.”

    Et plus loin :

    “Il faut entendre le jargon en conseil de classe ! On ne recule devant aucun ridicule pour interpréter tel comportement, tel résultat…”

  • Dans le Biba de décembre 1994, un autre article illustre fort bien cette psychologisation des termes de la vie courante. Leur mélange savoureux dans une même phrase nous a semblé évocateur du flou réel existant dans les esprits :

    “Entre histoire personnelle et mythe, nous sommes tous les enfants d’Œdipe et du sent-bon que portait maman.”

    Les exemples sont nombreux et tous plus amusants les uns que les autres. Cependant, l’Œdipe*, comme on dirait la Marie, est devenu un fourre-tout se voulant à la fois évocateur et dénué de toute particularité tant il se trouve porteur d’une multitude d’informations caricaturales, mais malheureusement pas plus explicites pour autant.

    Cette parenthèse concernant les abus de langage et de pseudo-interprétation nous a paru importante à faire figurer, car elle met en évidence les dangers d’une vision linéaire et sclérosante de la maturation d’un enfant.

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    Les stades
    La naissance
      L’enfant naît d’un amour entre ses deux parents. Si, pendant bien longtemps, il était le destin d’un couple et apparaissait comme le fruit du hasard, il est maintenant le plus souvent désiré. En effet, les moyens artificiels étant mis de côté (arrêt de la pilule pour les femmes), la femme sait à quel moment elle est susceptible d’enfanter.

    C’est à un autre niveau que le hasard perdure, pour l’instant en tout cas ; au moment clé où deux gamètes se rencontrent : l’une appelée ovocyte provient des organes sexuels féminins, les ovaires ; l’autre appelé spermatozoïde provient des organes sexuels masculins, les testicules.

    Au début le mythe du héros Pour paraphraser la célèbre tirade relatant les exploits de don Rodrigue (Le Cid, acte IV, scène III) :

    “Sous moi donc cette troupe s’avance,
    Et porte sur le front une mâle assurance.
    Nous partîmes cinq cents, mais par un prompt renfort
    Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port.”

    …nous garderons l’idée suivante qui se dégage de ces lignes.

    Si le cheminement du spermatozoïde est également héroïque, il arrivera au contraire seul parmi les quelque deux cents millions libérés en même temps que lui. Grâce à leur aide, l’énergie mise en commun, qu’elle soit physique ou chimique, permettra au héros de se frayer un chemin à travers les voies sexuelles féminines. Le seul et unique heureux élu parviendra à réveiller l’ovocyte qui, telle Blanche Neige, dans sa couche de verre, sera réveillée par son prince charmant et… dynamique.

    Comme nous le constatons, le mythe du héros entre en jeu dès le moment de la conception. Les lois qui figurent dans tous les récits, contes ou mythes, se retrouvent dans cette épopée : l’entraide et l’instinct grégaire (instinct qui pousse les êtres humains à former des groupes ou à adopter le même comportement), le dépassement de soi, le trésor de la vie allié au secret de la procréation à atteindre…

    Mais revenons à la fabuleuse rencontre de nos deux cellules qui ne font plus qu’un maintenant. Cette nouvelle cellule porte ainsi en elle le patrimoine provenant du père et de la mère. Par un processus complexe d’expression ou, à l’inverse, d’inhibition de ses composants, la cellule unique va peu à peu évoluer en fœtus.

    Vers le féminin par défaut ? Jusqu’à présent, il était commun de lire dans les ouvrages traitant de l’embryogenèse que le fœtus devenait un individu féminin par défaut.

    En effet, un gène ayant été isolé et rendu responsable du processus de masculinisation, on avait vite conclu à la passivité de la féminisation. Cependant, de récentes recherches tendent à démontrer l’existence d’un gène de féminisation, responsable à son tour d’une orientation en faveur du sexe féminin.

    Sans vouloir entrer dans des conceptions médicales, nous remarquons, toutefois, que les explications fournies par la science reflètent l’état d’esprit ambiant. Le prix Nobel, Jacques Monod, auteur du célèbre ouvrage, Le hasard et la nécessité, écrivait en 1970 : il faut penser la science dans l’ensemble de la culture moderne, c'est-à-dire replacer la science dans son contexte socio-culturel, pour en tirer sa valeur explicative. Comme toute création humaine, la science puise ses ressources dans l’imaginaire de l’être humain, dans sa collectivité. Par la suite, nous verrons que cette notion de défaut, au sens de manque, attribuée au sexe féminin, se retrouve dans certaines théories psychanalytiques.

    On parle ainsi de déterminisme sexuel dans le sens où chaque œuf fécondé va peu à peu évoluer vers un individu sexué.

    Le développement intra-utérin Pendant cette période de maturation dans le ventre de la mère, le futur enfant développe son matériel neurologique (cerveau, colonne vertébrale et leurs ramifications nerveuses) qui lui permet de ressentir peu à peu son entourage. Dans son ouvrage, Sous le signe du lien : une histoire naturelle de l’attachement, Boris Cyrulnik s’intéresse particulièrement à la vie avant la naissance. Il tente d’inspecter les voies utérines perçues par l’enfant. Ce dernier se trouve dans un espace confiné dont la pression augmente régulièrement pendant la croissance en taille de l’enfant. Il reçoit des messages tactiles, mais également visuels :

    “La voie visuelle intra-utérine est difficile à explorer. Toutefois, on peut penser que la grotte utérine est sombre et que les entrées visuelles y sont faibles : de simples variations lumineuses traduites en couleurs sombres et rouges.”

    Par ailleurs, l’eau - nous pensons là au liquide dans lequel le fœtus baigne - étant un excellent conducteur sonore, on peut penser que l’enfant entend également des informations telles que le rythme du cœur de la mère, la voix de la mère qui, semble-t-il, d’après des enregistrements effectués, est moins sonore, moins aiguë que celle que tout un chacun peut percevoir.

    La voix du père est également captée, de même que son toucher sur le ventre de la mère. L’enfant reconnaît très tôt la nature de la pression qu’exerce la main du père. Il pourra se retourner à son contact (information utile en cas de mauvaise présentation de l’enfant au moment de la naissance).

    Nous renvoyons le lecteur à cet ouvrage qui, tout en apportant des données scientifiques et des voies de recherches futures, effectue un récit sensible et ouvert qui peut s’adresser aussi bien aux médecins et psychologues qu’aux parents eux-mêmes, ainsi qu’aux amoureux de tout âge qui s’interrogent sur l’alchimie de leur rencontre.

    La naissance, un premier traumatisme L’idée de bien-être intra-utérin perdure dans les esprits : la position fœtale est adoptée à des moments particuliers de l’existence où repos du corps ou de l’âme et protection sont recherchés, notamment lors de l’endormissement. Certains psychologues, tels que Otto Rank, ont même imaginé que la naissance, brisant cette situation de bien-être profond de l’être humain, représente le tout premier traumatisme de l’individu.

    C’est ainsi qu’en 1923, Otto Rank, en commettant un livre intitulé Le traumatisme de la naissance s’oppose à Freud, car il fixe le tout premier traumatisme de l’individu à la naissance ; alors que, pour Freud, les conséquences désagréables de la naissance (séparation mère/enfant) ne se conçoivent qu’une fois le complexe d’Oedipe établi, c’est-à-dire vers 4-5 ans. Rank n’est pas d’accord avec l’idée qu’un individu subirait un traumatisme uniquement dans l’après-coup. S’appuyant sur des exemples cliniques, il estime que toute angoisse future renverrait à la naissance. La situation fœtale aurait été si plaisante et exempte de tension que l’individu en garderait à jamais une nostalgie.

    Cette hypothèse est reprise par un courant des années 1970, dit le courant du cri primal. Son créateur A. Janov (Le cri primal) propose de revivre l’expérience de la naissance afin de libérer les tensions accumulées à ce moment. La méthode américaine du re-birth (littéralement, re-naissance) puise ses sources dans le même courant.

    Le docteur A. Hesnard rappelle dans son ouvrage, Les phobies et la névrose phobique, que l’angoisse provient bien de "l’impression reculée" de la naissance ; c’est-à-dire, selon Freud : l’acte dans lequel se trouvent intégrées toutes les sensations nouvelles pénibles, toutes les tendances de décharge et toutes les sensations corporelles dont l’ensemble est devenu comme le prototype de l’effet produit par un grave danger. Le terme d’angoisse (angustia : étroitesse) fait précisément ressortir la gêne, l’étroitesse respiratoire qui existait alors comme conséquence de la situation vécue, du fait, sans doute, de l’interruption du renouvellement du sang (respiration interne), fait biologique dû à la toute première séparation organique mère/enfant.

    La relation symbiotique mère/enfant Néanmoins, l’enfant ne sera pas totalement séparé de la mère, tout du moins sur le plan psychique. Il est commun d’entendre parler de relation symbiotique mère/enfant ; c’est-à-dire d’une relation où l’enfant ne fait pas la différence entre sa mère et lui, entre la fin de ses doigts et le début du poignet de sa mère, entre sa bouche et le sein de sa mère… Il ne la perçoit pas comme individu à part entière, comme un "objet", de même qu’il ne sent pas ses propres limites corporelles.
    Une mère suffisamment bonne Pour que l’enfant réussisse à penser je suis un être à part entière, un être différencié, différent de ma mère…, il va lui falloir percevoir sa mère comme suffisamment bonne, selon l’expression de Winnicott, c’est-à-dire quelqu’un d’autonome, à qui il arrive de s’absenter pour revenir peu après afin de rassurer son enfant.

    Cette fonction visant à diminuer les tensions de l’enfant est à considérer comme une des fonctions capitales dans tout l’entourage de l’enfant. En effet, de nombreux psychologues, s’appuyant sur la théorie de la libido de Freud, ont montré que l’enfant se trouve alors dans une position archaïque où des pulsions s’expriment de façon quasiment anarchiques sans que l’enfant ne puisse exercer un réel contrôle sur elles (notion de pulsion partielle, selon Freud).

    Pour mieux comprendre ce qu’apportent les termes de théorie libidinale et de pulsions anarchiques, nous nous référons au fabuleux récit de la Genèse de l’homme figurant dans le judaïsme et sur lequel le psychanalyste Fethi Benslama a appelé notre attention.

    Il est dit que Dieu, pour créer l’homme, a commencé par faire un trou autour duquel il a modelé l’homme. Ce trou, c’est le sexe relié à tout un réseau d’orifices internes à l’homme.

    Il dit alors à l’homme :

    “Ceci (le trou) est mon dépôt ; n’en use que selon sa vérité.”

    La vérité du trou étant qu’il s’agit d’un lieu de va-et-vient qu’il faut contrôler.

    Deux étapes vont alors intervenir dans l’élaboration de l’homme.

    La première est la suivante : Dieu, fier de son œuvre, demande au Diable de se prosterner devant elle. Le Diable refuse et trouve plus malin de s’infiltrer dans tous les orifices. Moralité : la pulsion, c’est le Diable.

    La seconde étape consiste, cette fois, en l’intervention de l’Âme. Dieu lui demande de rentrer dans le vide de l’homme (ses orifices). L’Âme hésite, car elle doit alors quitter son monde de lumière. Finalement, elle accepte, sachant qu’à la mort corporelle de cet être, elle pourra retrouver sa source lumineuse.

    Que signifie ce récit ? Tout d’abord que l’homme, pour laisser entrer l’Âme, c'est-à-dire pour que l’Âme habite le corps, doit être en accord avec ses pulsions. Ces dernières devront être contrôlées par lui et le signe d’efficience de ce contrôle est l’acquisition du processus de symbolisation (l’homme doit maîtriser ses pulsions sinon elles le gouvernent). D'ailleurs, on retrouve l’opposition Âme/Diable dans l’étymologie du mot symbole : le symbole est ce qui réunit, contrairement au diabolos qui dissocie.

    Ce récit nous enseigne que, quelle que soit la définition que l’on donne à l’Âme, elle peut être considérée comme englobant la capacité humaine à symboliser.

    Le contrôle des pulsions par la symbolisation L’enfant va peu à peu apprendre à symboliser ; en particulier, au moment d’une frustration. Le prototype de cette symbolisation est la perception de la présence et de l’absence de la mère. Cette dernière ne pouvant pas répondre à tout moment aux besoins de l’enfant, elle va être perçue comme manquante, absente. Pour diminuer l’angoisse engendrée par ce vide, l’enfant va devoir imaginer, fantasmer l’objet. C’est cette capacité à faire un lien entre l’objet extérieur et lui-même par le biais d’une création d’image ou plus largement de fantasme qui va permettre à l’enfant de calmer son angoisse.

    La pulsion, c’est cette forme dynamique à la limite de l’organique et du psychique qui pousse le sujet à accomplir une action dans le but de résoudre une tension venant de l’organisme lui-même au moyen d’un objet. Le prototype de la pulsion est la pulsion sexuelle. La libido serait, d’après Freud, l’énergie psychique qui sous-tendrait les pulsions de vie et les pulsions de mort, notamment les pulsions sexuelles. Une énergie pulsionnelle est convertie en pulsion de vieou de mort en fonction de l’état psychique du sujet. Jung élargira ce concept à toute forme d’énergie psychique, pas seulement sexuelle.

    Or durant toute sa croissance, l’enfant va être amené à apprendre à contrôler ses pulsions et à canaliser son énergie libidinale qui, selon les différents stades chronologiquement observables, sera caractérisée par des investissements préférentiels sur diverses zones érogènes du corps. La zone orale d’abord, puis anale et enfin génitale.

    L’aire transitionnelle En parallèle, l’enfant perdra ce sentiment de toute puissance, d'omnipotence, qui le maintenait dans une illusion consistant à recevoir satisfaction aussitôt que la demande s’en faisait sentir. L’enfant va utiliser ce que Winnicott nomme l’aire transitionnelle, notamment les objets transitionnels. C’est une aire intermédiaire, ni externe, ni interne qui appartient au monde de la réalité, mais que l’enfant inclut au début dans son monde d’illusion.
    La notion de stade Arrêtons-nous un temps sur cette notion de stades de l’enfant introduite par Freud. Cette théorie des stades formera, en effet, ce qu’on appelle la psychanalyse classique. Pour Freud, il existe un déroulement naturel des processus de développement propre à l’être humain. Dans l’ouvrage collectif, Les stades de la libido, de l’enfant à l’adulte, Janine Chasseguet-Smiguel retrace l’évolution de la pensée de Freud à propos de ces stades.

    Plusieurs idées sont à noter.

    "C’est depuis Freud que la sexualité ne s’entend plus comme exclusivement rapportée au fonctionnement des organes génitaux, mais à un ensemble d’activités liées à des besoins physiologiques, tels que la faim et l’excrétion, sur lesquels elle s’étaye". Cette extension de la notion de sexualité est importante à signaler. Rappelons qu’à l’époque de Freud, à la fin du XIXe siècle, il n’était pas pensable d’attribuer à l’enfant des manifestations d’ordre sexuel. Mais Freud va introduire un double élargissement permettant, sans doute, une évolution des mœurs. Le tabou est moindre si l’on imagine, comme il le fait, qu’il ne s’agit pas de scléroser la sexualité à la génitalité.

    Il élargit la notion de plaisir que l’on retrouve à tout âge et de différentes manières : le nourrisson aura plaisir à manger, répondant ainsi à un besoin vital qui est l’un des premiers à se mettre en place et qui est un des premiers modes de relation à la mère. Puis, sa maturation neurologique évoluant, l’enfant va pouvoir contrôler ses sphincters et prendre plaisir dans la libération ou la rétention de ses selles. La troisième source de plaisir à se manifester chez l’enfant va l’introduire dans le stade dit génital, par opposition aux stades précédents (oral, anal et même phallique) dits prégénitaux. Ce terme de génitalité évoque le début de la sexualité adulte.

    Ces différents stades sont à concevoir dans une certaine chronologie, mais l’apparition plus ou moins tardive de chacun d’entre eux dépend en grande partie des événements extérieurs : l’entourage (ses interdits, son écoute), les expériences propres à l’enfant (dé­cou­verte de la différence des sexes).

    Nous proposerons, en fin d’ouvrage, un schéma récapitulatif qui ne représente pas un plan de maturation à décalquer sur chaque enfant, mais un moyen de compréhension, d’a­près la théorie psychanalytique classique, des étapes qu’un enfant est amené à franchir.

     
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    Le stade oral
    L’incorporation de l’objet et sa dévoration Avant six mois, l'objet distinct de lui-même n'est pas encore formé. Vers six mois, l’enfant vit ses premières relations avec le bon objet partiel maternel (le sein maternel, ou tout objet le remplaçant) selon les deux modalités opposées de l’incorporation de l’objet (sucer) et de sa réjection (mordre). Cette forme d’expression de l’agressivité à l’égard d’un objet perçu comme frustrant (la mère n’est pas toujours là pour répondre au besoin de nourriture de l’enfant) sera à l’origine d’un terme que l’on trouve dans la littérature psychanalytique, celui de pulsion cannibalique ; les anciens l’ont fort bien illustré en se référant aux dents des victorieux héros, tels Marcus Curius, surnommé Dentatus, qui remporta, comme le rapporte Pline, une brillante victoire sur les Samnites. On croyait alors que les hommes possédaient plus de dents que les femmes. En effet, symbole dans beaucoup de peuplades d’agressivité et de violence, elles étaient plus représentatives de l’homme dans ses fonctions de guerrier. Un guerrier utile, puisqu’il défendait son peuple, mais un guerrier parfois cruel dans ses conquêtes destructives à l’encontre des autres peuples, ses voisins, - l’Autre.

    Le français est lui-même riche d’expressions évoquant la haine : déchirer quelqu’un à belles dents, montrer les dents, garder une dent contre quelqu’un…

    C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, Rousseau proposera, comme moment clé du sevrage de l’enfant, l’éruption de ses premières dents. Considérées comme moyens de défense sur un versant agressif, elles préserveront l’enfant des attaques extérieures.

    Une double polarité passivité-activité Ces notions de défense et d’agressivité se retrouvent sur le plan psychanalytique. On peut approximativement différencier deux phases à l’intérieur même du stade oral :

    La première est caractérisée par une période de passivité de l’enfant, régi par l’assouvissement de ses besoins végétatifs et vitaux, auxquels Freud ajoutera toutes les notions d’érotisme oral au travers de la succion : la zone dite érogène sera la cavité buccale entourée des lèvres. C’est ainsi que s’organisera la toute première relation d’objet ; l’objet étant, rappelons-le, pris au sens large et représentant l’autre en tant que personne physique et morale. Cette première relation sera caractérisée par une relation d’amour à la mère, d’où l’importance de cette phase de satisfaction orale dans les futures relations de l’enfant.

    Vers six mois, les dents commençant à pousser, l’enfant va être capable de mordre en répondant aux frustrations orales qui l’entourent (attente de la nourriture, du sein de la mère) par une agressivité, dite orale pour cette raison. C’est alors une période active où l’enfant va pouvoir exprimer une première forme de sadisme, très liée à l’attente du plaisir analysé par Mélanie Klein tel que le plaisir d’aspirer, de vider, d’épuiser en suçant.

    Les premiers traumatismes L’une des frustrations orales les plus fortes à cet âge est la période de sevrage. Le premier à en signaler l’importance est un Hollandais, August Stärcke, en 1921, qui parle de castration primaire. Selon lui, cette période symbolise la première séparation réelle avec la mère. Il parlera de traumatisme du biberon.

    Il faut noter que l’évolution de cette notion s’inscrit, avant tout, dans son contexte socio-historique. Au xixe siècle, on estimait que seul l’allaitement d’un enfant permettait sa survie. Au xxe siècle, apparaît le lait fabriqué et la femme commence à se libérer de carcans antérieurs : l’allaitement apparaît comme une obligation de plus, cloisonnant la femme dans un rôle préétabli de femme/mère.

    Avec l’essor de l’écologie, l’allaitement revient à la mode. La nécessité d’allaiter son enfant devient, bien souvent, un choix dépendant de facteurs cliniques (attitude du personnel de l’hôpital - attitude morale, qui dévalorise la femme qui n’allaite plus -, environnement de médecins hommes, la prise en charge hospitalière qui tranquillise la mère…), de facteurs psychologiques (avec la question “à quoi renvoie la représentation de la scène d’allaitement pour la mère ?”), et, bien évidemment, de facteurs somatiques…

    L’arrivée du langa­ge C’est donc dans ce contexte chargé de représentations diverses que s’inscrit le moment du sevrage. Moment clé où l’enfant va devoir passer, selon l’expression consacrée, d’une “bouche pleine de lait à une bouche pleine de mots” (Lacan). Il s’agit d’un moment lié à la vie sociale de la mère (reprise du travail quand son enfant atteint son troisième mois, par exemple) et de l’enfant (qui entre dans un mode de communication sociale par le langage verbal).

    Bien souvent, la mère perçoit chez son enfant la possibilité de l’introduire à cette nouvelle vie. L’enfant commence à faire autre chose lorsqu’elle allaite. Elle-même peut le confronter, en lui parlant ou non, à son propre ressenti : les petites dents naissantes de son bébé commencent à la faire souffrir.

    Et en raison d’obligations extérieures (impératifs sociaux) et de difficulté à mettre en adéquation les deux ressentis mère/enfant, le nourrisson peut être contraint de faire un véritable travail de deuil, le deuil du sein symbolique (les représentations que l’enfant a mis sur le sein) et du sein réel.

     
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    Le stade anal
    Sadisme et érotisme anal L’agressivité ne s’exprime plus par la morsure, mais par la souillure. Vers deux ans, l’enfant va être capable d’acquérir un contrôle de ses fonctions sphinctériennes ; en même temps, un certain type de plaisir va y être lié : l’érotisme anal.

    S. Freud voit dans le stade anal l’apparition de la polarité activité-passivité et fait coïncider l’activité avec le sadisme (la source étant la musculature pour la pulsion d’emprise), la passivité correspondant à l’érotisme anal.

    Nous reprendrons la distinction effectuée par K. Abraham citée dans l’ouvrage collectif de Psychiatrie de l’adulte. Ce stade anal est divisé en deux phases successives :

  • Dans la première, le plaisir est lié à l’expulsion des matières fécales, la pulsion sadique à leur destruction par l’acte excréteur. L’enfant a la possibilité de contrevenir au désir de ses parents qui le veulent propre (le fameux apprentissage du pot).
  • Dans la seconde, le plaisir est lié à la rétention, la pulsion sadique au contrôle possessif. L’enfant découvre que ses parents accordent une grande valeur à ses matières fécales et il les assimile à un cadeau qu’il peut ou non faire. S. Freud a, d’ailleurs, montré que se constitue à ce stade une équivalence symbolique entre fèces, cadeaux et argent.

    Si, dans le stade oral, l’enfant commençait à découvrir les deux facettes de sa mère, à la fois bonne, en satisfaisant ses besoins, et frustrante, en n’y répondant pas immédiatement, l’enfant va continuer dans le stade anal à ressentir de l’ambivalence à l’égard de sa mère. Cette dernière va continuer à énoncer des interdits de plus en plus nombreux et touchant, notamment, à ses domaines d’investigation : ne touche pas à ça ou ne salis pas tes vêtements…

  • Langage et appa­rition du non Lors du stade anal, l’enfant investit davantage le langage. Il s’agit non seulement des propres progrès d’émission de l’enfant, mais aussi des mots parentaux chargés affectivement : l’importance des attitudes de l’entourage, en particulier les attitudes langagières, à l’égard des tentatives de l’enfant pour découvrir le monde n’est plus à démontrer. Les simples termes tels que bravo accompagnés d’un sourire de satisfaction auront un tel impact sur l’enfant qu’ils pourront orienter ses choix, ses plaisirs. À ce stade particulier, anal, toute insistance marquée de la part d’un parent aura pour réponse ce fameux non d’opposition aux parents, période par laquelle tout enfant passe.

    Ce besoin d’opposition n’est pas à concevoir comme un aspect négatif ; au contraire, l’être humain, durant toute sa croissance, émettra ce besoin de s’opposer pour mieux se poser en tant qu’individu. Bien entendu, des renforcements de prises de positions de part et d’autre - parents contre enfants - perdront ce caractère constructif et cristalliseront les relations dans une incompréhension réciproque, fixant ainsi la libido à un certain type de relation d’objet.

     
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    Le stade phallique/le complexe d’Oedipe
      Dès trois ans, les enfants peuvent s’interroger sur la différence des sexes et sur l’origine des enfants. Le petit garçon découvre aux hasards de ses expériences (petite sœur, télévision, réflexions entendues) que la petite fille n’a pas de pénis. La possibilité de ne pas en avoir le renvoie, alors, à une véritable angoisse de castration autour de la question : pourquoi certains - en l’occurrence certaines - n’ont-ils pas de pénis ? me réserve-t-on le même sort ?

    Parallèlement à l’expérience du petit garçon, la petite fille réalise, elle aussi, cette différence. Cette fois, elle ne craint pas la mutilation. Il n’y a donc pas d’angoisse. En revanche, cette partie du corps humain tant investie par les petits garçons finit par produire chez elle un complexe dans le sens où elle ressent une certaine injustice dans le fait même d’être privée d’un organe auquel l’entourage porte tant d’attention.

    On parle ainsi de complexe de castration pour la petite fille et d’angoisse de castration pour le petit garçon.

    Dans le premier cas, seules l’injustice et l’amertume peuvent s’exprimer face à une castration déjà effectuée ; dans le second cas, c’est une véritable menace qui est ressentie, ce qui ne manque d'avoir des retentissements sur les relations parents-enfants.

    Ces deux états d’esprit vont être, à la fois, intériorisés et rejetés à l’extérieur, notamment à l’égard des parents.

    Chez le petit garçon Le petit garçon, en raison de l’intérêt du père pour la mère, va se trouver en position de rival par rapport à lui. Par ailleurs, l’enfant va s’apercevoir de l’intérêt de la mère pour le père, accentuant, par là même, sa position de rival à son égard.

    L’objet d’amour à ce stade ne change donc pas pour le petit garçon. Il s’agit toujours de la mère, mais la nature de la relation mère/enfant évolue. La frustration ressentie en l’absence de la mère n’est plus perçue comme provenant de son propre fait : l’agressivité est déportée vers le père qui est perçu comme l’élément perturbateur de la dyade mère/enfant. Le petit garçon se retrouve donc inscrit dans une triangulation mère/enfant/père.

    Chez la petite fille Quant à la petite fille, elle va se trouver dans une position tout à fait différente : elle sait que sa mère est dans la même situation de manque qu’elle.

    L’image de la mère va en pâtir : l’intérêt de la petite fille va se tourner vers le père qui, lui, possède la chose si précieuse ! L’agressivité va alors s’exprimer à l’égard de la mère et la position rivale va, comme pour le petit garçon, s’inscrire dans une relation triangulaire. Cette fois, l’objet d’amour ne sera plus la mère, mais le père.

    De nouveau, il convient d’ouvrir une parenthèse sur cette notion de rivalité. Comme pour le non du stade précédent, la rivalité possède deux versants : un versant négatif, s’il perdure et un versant positif et constructif, si l’enfant apprend à l’utiliser à des fins créatives. On dira que l’enfant sublime ses réactions.

    Pour que cette sublimation ait lieu, il faut que l’enfant évolue dans une ambiance d’amour. Seul l’amour des deux parents à son égard lui permettra de dépasser l’agressivité envers le parent rival, par le passage par la culpabilisation. Si cette notion paraît bien angoissante dans la vie de tous les jours, elle est, en revanche, fort utile dans la régulation des pulsions agressives. L’enfant, se sentant aimé par le parent rival, va peu à peu taire ses propres réactions agressives à son encontre. De plus, le parent aimé pourra lui-même exercer un interdit moral sur son enfant en lui communiquant sa douleur face à son attitude, même si cette dernière s’adresse à l’autre.

    L'extension du complexe d’Oedipe À travers ces quelques lignes résumant brièvement le fameux complexe d’Oedipe, nous avons tenté de mettre en évidence le rôle fondamental des deux parents, permettant, à la fois, de mettre en place la triangulation et de tempérer les conséquences sur l’enfant. La rivalité naît de la triangulation, mais l’amour évoluant librement à travers les trois protagonistes permet de tirer l’enfant vers une dimension positive et constructive qui lui est propre.

    Quant aux termes de complexe d’Oedipe, ils nous rappellent l’universalité de ce stade. Le mythe grec d’œdipe est raconté par les anciens et Freud nous l’a rappelé pour illustrer ce qu’il avait lui-même observé sur le plan clinique à savoir qu’à chaque relecture de ce récit, on peut découvrir de nouvelles métaphores permettant de mieux appréhender l’être humain dans son contexte familial et social.

    Lorsqu’il est fait référence au mythe, on pense, en fait, au résultat : œdipe tue son père et se marie avec sa mère. On se souvient au mieux de son automutilation - il se crève les yeux - perçue comme l’expression de sa culpabilisation.

    Nous reprendrons ce mythe - dit fondateur de l’humanité - pour tenter d’en dévoiler d’autres richesses. Précisons, d’ores et déjà, que chacun peut y trouver une phrase, un mot qui fera écho à ses propres préoccupations, d’ordre existentielles ou anecdotiques. Nous pouvons juste émettre l’hypothèse qu’il a, en tout état de cause, été très fortement évocateur pour Freud sur le plan personnel probablement et sur le plan intellectuel assurément, puisque ce mythe fait actuellement figure de référence.

    Cependant, il nous a paru important d’introduire certaines critiques sur cette théorie classique. Nous ne tenons pas à remettre en question les bases de cette théorie, mais seulement à l’inscrire, elle aussi, dans un processus évolutif, plus humain en rapport avec l’histoire singulière de chacun. Freud, lui-même, n’est-il pas revenu sur certains de ses concepts, ne s’est-il pas trouvé en porte-à-faux entre deux conceptions totalement opposées, mais ô combien séduisantes ! Pourquoi sa mort annoncerait-elle la fin d’un processus de vie qu’il a lui-même entamé ?

    Un autre mythe : Nous nous permettrons donc d’ouvrir ce mythe par l’intermédiaire de l’ouvrage de C. Olivier, Les enfants de Jocaste - l’empreinte de la mère. Nous retiendrons les critiques suivantes :
    1/ Freud ne s’est intéressé qu’aux mythes grecs patriarcaux.
    2/ Il a fait de la femme une personne passive, masochiste*, un être manquant (de pénis) alors que les témoignages montrent que les hommes se sentent eux-mêmes, aussi manquants (de seins, de capacité à procréer) que les femmes.
    3/ Freud a fait de la femme une frustrée dans l’envie perpétuelle alors que, des deux côtés, il existe l’envie qui s’adresserait aux attributs sexuels de l’autre.

    Nous reviendrons sur les propositions faites par l’auteur pour expliquer d’une autre façon le vécu féminin. Notons, dès à présent, l’idée qu’elle développe, l’envie réciproque du sexe de l’autre.

    Pour illustrer cette idée, nous ferons référence à l’étude de rituels réalisée par B. Bettelheim dans Les blessures symboliques. L’observation faite en milieu clinique ainsi que la synthèse de nombreux ouvrages d’anthropologie traitant des rituels le poussent à élargir, lui aussi, les hypothèses de Freud. Nous relevons ainsi : "la théorie psychanalytique courante sur les rites d’initiation prend, comme point de départ, l’angoisse de castration et le conflit œdipien".

    Selon cette théorie on observe dans les peuplades primitives des cérémonies au cours desquelles le jeune garçon est mutilé. L’explication serait que, par jalousie à l’égard de ses fils, le père chercherait à créer l’angoisse sexuelle (angoisse de castration) pour faire perdurer le tabou de l’inceste.

    Bettelheim pose la question : n’y aurait-il pas une autre raison qui pousserait les individus à se livrer à de telles pratiques ? Et il se demande si un individu d’un sexe donné n’éprouve pas tout simplement de l’envie pour les organes sexuels et les fonctions de l’autre sexe.

    Nous reviendrons sur ces hypothèses que nous tenions à évoquer avant d’aborder le dernier stade, dit stade génital ou stade normal adulte.

     
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    Le stade génital
    Chez l’homme normal, l’équilibre entre les instances psychiques Il s’agit là d’un stade idéal où l’individu a appris à contrôler ses pulsions de façon souple, à calmer efficacement ses angoisses, à manifester une certaine force psychique à l’encontre des événements extérieurs et/ou des ressentis intérieurs, sans pour autant exercer un contrôle rigide et monolithique. On parle alors d’un moi fort et de défenses de bonne qualité. Nous allons en définir les termes.

    À la naissance, l’enfant est gouverné par le ça. C’est une autre manière d’exprimer que l’enfant n’exerce aucun contrôle sur ses pulsions. Le contenu du est donc inconscient.

    Peu à peu, sous l’impact des interdits parentaux et de la réalité qui l’entoure, l’enfant va se construire un moi à partir du ça et du surmoi; le surmoi est un ensemble d’interdits qui agissent inconsciemment sur le moi naissant, lui-même soumis à l’impératif de ses pulsions provenant du ça.

    On comprend donc que chaque instance exerce une influence réciproque l’une sur l’autre ; si le ça peut être au départ assimilé aux pulsions, il recueille, petit à petit, des éléments refoulés par le moi.

    Le moi est, sans cesse, confronté aux exigences pulsionnelles du ça et aux impératifs du surmoi. C’est lui qui permet de réguler ces tensions afin d’assurer un équilibre à l’individu. Il est donc créé par le ça et le surmoi.

    Lorsque tout se passe bien pour l’individu, ces trois instances forment un réel équilibre entre elles. Le moi est fort et s’adapte avec souplesse.

     
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    Les défenses psychiques et les phénomènes régressifs
    Le rôle des défenses psychiques Pourtant, il arrive que l’une de ces instances fonctionne mal. Le ça peut envahir une personnalité, soit de façon ponctuelle - et un rétablissement de l’équilibre s’en suivra -, soit de façon quasi permanente. Dans ce cas, nous avons affaire à des personnalités pathologiques qui auront besoin de renforcer leur moi (car le moi permet une adaptation de l’individu à la réalité).

    Ce qui va permettre cette régulation, c’est un système de défenses psychiques mises en oeuvre par l’individu. Ces défenses, comme leur nom l’indique, permettent de lutter contre une menace, qu’elle soit extérieure à l’individu (réalité objective, événements tangibles, relation avec les autres individus…) ou interne (pulsions diverses, angoisse, agressivité ressentie, anxiété…).

    Ces défenses s’exercent à tout moment chez l’individu et, le plus souvent, nous ne nous en rendons pas compte. Toutefois, certaines personnes que nous trouvons rigides, maniaques, agressives, nerveu­ses … nous donnent un aperçu de certaines formes défensives. Dans le cas de ces individus, le fait mê­me que nous les percevions indique qu’elles ne sont pas assez souples.

    Une autre notion est importante à signaler : certaines de ces défenses apparaissent très tôt chez l’enfant, d’autres sont beaucoup plus tardives et réclament déjà une certaine structure psychique. Pour reprendre le schéma explicatif, elles s’appuient sur un moi fort.

    Nous reprendrons la classification de J. Bergeret proposée dans son Abrégé de psychologie pathologique, théorie et clinique.

    Le refoulement C’est une défense très répandue, car il s’agit pour l’individu de repousser dans son inconscient des représentations liées à une pulsion dont la satisfaction risquerait de provoquer du déplaisir à l’égard d’autres exigences, notamment vis à vis du moi et du surmoi. Un exemple nous éclairera probablement : je passe devant une boulangerie et je vois une pâtisserie très tentante. J’ai deux possibilités : soit je rentre dans la boulangerie afin d’assouvir mon désir de manger ce gâteau, soit je refoule la représentation moi avalant ce gâteau. En réponse à mon moi raisonnable (tu n’as pas faim) et à mon surmoi qui pourrait être : "je t’interdis d’assouvir une simple envie passagère, car, rappelle-toi que ta mère t’a toujours dit que le sucre était mauvais pour toi !"

    Remarque : c’est un refoulement si tout ce processus est inconscient, la représentation moi avalant ce gâteau n’accédant pas à la conscience. Sinon on réserve le terme de répression à la pensée, ou à l’affect associé.

    Nous laisserons aisserons pour l'instant que que l’auteur nomme les mécanismes de défenses accessoires et satellites du refoulement.

    L’isolation Le sujet sépare la représentation gênante de son affect en interdisant un lien affectif entre le fait constaté (ex. : le décès d’un ami) et ce qu’il pourrait ressentir. De tels individus ne pleurent pas lorsqu’il leur arrive un malheur. Ils font comme si cela ne les touchait pas. On s’aperçoit qu’un tel mécanisme de défense ne représente pas forcément une fin en soi. Ces individus qui ne semblent pas s’émouvoir peuvent, par la suite, faire tomber cette défense, au hasard d'un autre événement déclencheur.
    Le déplacement "La représentation gênante d’une pulsion interdite est reportée sur une autre image moins perturbante, mais demeurant liée à la première par un élément associatif."

    Il en est ainsi pour un petit garçon qui, éprouvant un vif ressentiment à l’encontre de son père, va déplacer cette pulsion agressive sur un jouet qu’il brisera.

    La condensation La seule différence avec la défense précédente est qu’il s’agit de remplacer plusieurs évocations interdites par une seule représentation synthétique. On pourrait parler d’économie dans le mécanisme psychique. La condensation se retrouve en particulier dans les rêves : un tunnel, par exemple, représentera pour un individu une angoisse ressentie pendant la journée (l’individu s’est, par exemple, retrouvé enfermé dans un lieu clos) et le souvenir d’un voyage passé en train quelques années auparavant qui l’avait confronté, pour la première fois, à la vue d’un tunnel ferroviaire.
    Le déni "La représentation gênante est totalement effacée." L’acceptation de sa réalité est refutée par la conscience, comme si elle n’avait jamais existé.
    La dénégation Processus assez proche qui consiste à supprimer la perception d’une réalité refoulée. Freud donne lui-même l’exemple du petit garçon qui ne perçoit pas l’absence du pénis la première fois qu’il se trouve face à la nudité d’une fillette.
    L’ensemble de ces défenses, toutes très liées au refoulement nécessite la distinction moi/non moi de l’individu, car l’état de symbiose mère/enfant décrit précédemment doit être dépassé.

    Il existe d’autres mécanismes de défense, dits plus archaïques. Ce sont des mécanismes psychiques que l’on trouve très tôt chez l’enfant - état normal - et qui, lorsqu’ils perdurent chez l’adulte, sont le signe d’une perturbation.

    L’annulation "Le sujet demeure imprégné par la toute puissance magique de sa pensée." Au lieu de refouler une représentation gênante, il l’efface au profit d’une autre représentation. Cela ressemble à de la prestidigitation : la colombe remplace le serpent, mais le public n’est pas dupe et sait que le serpent est forcément quelque part !
    L’identification à l’agresseur Appelée également identification projective, c’est une façon, pour l’individu, d’imaginer l’autre à travers soi. L’enfant passe naturellement par cette phase : "en jouant le rôle de l’agresseur, en lui empruntant ses attributs ou en imitant ses agressions, l’enfant se transforme de menacé en menaçant" (A. Freud : Le moi et les mécanismes de défense, 1949). L’identification à l’agresseur permet à l’enfant de bâtir son moi en développant ses capacités de protection face à l’autre.
    Il existe bien d’autres défenses. Parmi ces défenses, nous en évoquerons deux qui apparaissent très tôt chez l’enfant, au stade oral, notamment. D’après le psychiatre M. Lemay (L’éclosion psychique de l’être humain), "elles peuvent être considérées comme les précurseurs des mécanismes de défense ultérieurs et dans leur aspect positif, elles serviraient donc à édifier le moi de l’individu. Il s’agit de la projection et de l’introjection."
    L’introjection L’introjection consiste à faire entrer en soi, sur le mode fantasmatique, des objets ou des qualités inhérentes à ces objets. Chez le petit enfant l’introjection est une défense concomitante de la projection à l’extérieur de soi de tout qui est source de déplaisir. L’introjection est proche de l’incorporation orale, qui en est son prototype corporel, comme par exemple l’incorporation du bon lait maternel chez le petit enfant.

    Contrairement à l’incorporation, l’introjection ne fait pas référence à la limite corporelle (par exemple introjection dans le moi, dans l’Idéal du moi...).

    La projection À l’inverse de l’introjection, la projection permet d’échapper à l’insatisfaction en se débarrassant du déplaisir, selon M. Lemay qui ajoute que "l’enfant considère la chose à rechercher comme étant du non moi. Autrement dit, ce que l’enfant n’aime pas va être projeté dans la réalité sous forme d’objet mauvais."

    Laplanche et Pontalis en donnent une définition plus complète : "le terme de projection désigne l’opération par laquelle le sujet expulse de soi et localise, dans l’autre, personne ou chose, des qualités, des sentiments, des désirs, voire des objets, qu’il méconnaît ou refuse en lui" (Vocabulaire de la psychanalyse).

    Nous verrons, par la suite, comment de tels processus défensifs peuvent perdurer chez certains individus et les empêcher de mieux s’adapter à la réalité ambiante. L’idée de base de l’explication psychologique, c’est qu’il existe, vraisemblablement, des processus d’adaptation au monde extérieur qui, selon les faits objectifs, l’âge de l’individu et bien d’autres facteurs, vont se concevoir comme adéquats ou non. Les mêmes réactions chez un enfant et chez un adulte face à une situation identique n’auront pas la même pertinence, pertinence au niveau du fonctionnement psychique.
    La régression Nous allons accorder une large place à un mécanisme particulier, car il nous apparaît comme un élément capital sur lequel un thérapeute pourra s’appuyer : la régression.

    Prenons la définition de Laplanche et Pontalis : on désigne par régression un retour en sens inverse à partir d’un point déjà atteint jusqu’à un point situé avant lui ("Pulsion" dans Vocabulaire de la psychanalyse).

    En reconsidérant les différentes étapes chronologiques de développement, cela signifie par exemple qu’un individu ayant atteint le stade œdipien va, pour une raison qui lui est propre (difficulté sociale ou affective, deuil, type de relations...), régresser à un stade antérieur soit oral, soit anal (nous décrivons là un sujet dit névrosé, sa structure psychique étant parvenue à cette étape clé du stade œdipien mais sans résoudre le complexe d’Oedipe).

    Un exemple classique de régression est donné par la situation d’arrivée dans une famille du petit dernier. Malgré tous les efforts des parents pour lui faire comprendre que l’amour paternel ou maternel est divisible et ne se conçoit pas en termes quantitatifs, l’aîné peut ressentir un manque d’affection de ses parents, comme si leur amour se reportait sur le petit frère ou la petite sœur.

    On assiste ainsi à des manifestations de régression chez cet enfant qui avait évolué jusqu’alors en toute plénitude : elles se repèrent notamment à travers des comportements d’agressivité et de demande exclusive (renvoyant à une relation symbiotique mère/enfant), des manifestations énurétiques (l’enfant, qui était propre depuis des mois, va, de nouveau, faire pipi au lit). Parfois même, l’enfant peut réclamer un biberon ou le sein de sa mère, alors qu’il était sevré depuis longtemps, etc.

    On retrouve ce mécanisme chez l’adulte. S’il est rare qu’il se livre à des régressions aussi spectaculaires, il peut arriver qu’il retombe dans un état mettant en jeu des comportements et des mécanismes de défense archaïques.

    M. Balint - Le défaut fondamental, 1968 - met en évidence l’aspect positif de ces régressions si on leur reconnaît une fonction de signal d’alerte d’un état de malaise. Il propose même d’aider un patient à régresser à la situation ressentie comme traumatique.

    Cette situation traumatique est celle du bébé ou de l’enfant qui a subi un excès ou un défaut de stimulations de la part de son environnement affectif. L’individu n’ayant pas eu de consolation lors des précédents traumatismes, le thérapeute se trouvera dans une relation avec son patient où il devra répondre à un besoin affectif de maternage, d’écoute quasi maternelle.

    La fixation La fixation est très liée à la régression, mais le terme suggère un caractère moins dynamique, contrairement à la régression qui implique un mouvement.
    La primauté de l’écoute de l’autre Nous avons évoqué la situation thérapeutique afin de bien montrer que des processus, en apparence connotés négativement (régression, fixation), peuvent être utilisés positivement si l’on sait être à l’écoute de leur signification individuelle.
    CHRONOLOGIE DES STADES DE LA LIBIDO DE L'ENFANT À L'ADULTE
    (schéma selon Freud)
    Le normal et le pathologique L’idée que l’on peut utiliser positivement un comportement qui pourrait être perçue de façon négative est à rapprocher de la dialectique entre normalité et pathologique, notamment quand G. Canguilhem (Le normal et le pathologique) nous invite à relier le pathologique à ce qu’il appelle la normativité de la vie, c’est-à-dire à considérer qu’un état “morbide” est toujours une certaine façon de vivre.

    Nous avons vu que ce qui peut être normal à un certain âge ne l’est plus forcément à un autre ; nous pouvons élargir cette conception à d’autres ressentis existant chez l’enfant et/ou chez l’adulte : les peurs en font partie.

    Nous reprendrons le résumé effectué lors d’un dossier sur les phobies du Journal des Psychologues (nº 112, novembre 1993) :

    “Il est normal d’avoir des réactions de peur et d’évitement, entre un et deux ans, vis à vis des bruits forts, des animaux et de l’obscurité ; entre trois et cinq ans, vis à vis des créatures effrayantes et imaginaires ; jusqu’à cinq ans, vis à vis de tout ce qui touche à la séparation d’avec la mère et l’univers familial ; de six à dix ans, vis à vis de tout ce qui touche aux blessures et atteintes corporelles ; de dix à douze ans, vis à vis des examens, de l’évaluation, de l’apparence physique et des comparaisons sociales.”

    Ce résumé un peu formel a l’avantage de donner un bon aperçu de l’éventail des peurs infantiles, cependant nous attirons l’attention sur le fait qu’il existe des variantes individuelles qui n’ont rien d’anormal en soi, mais qui correspondent à une autre forme d’adaptation dans un certain contexte. Par ailleurs si la peur est normale à tout âge de l’enfance, c’est dans la forme qu’elle prend qu’on peut y percevoir quelque chose d’anormal, signe par exemple d’un défaut de maturation ou d’un état d’angoisse. Par ailleurs toute persévérance ou intensité du ressenti sera à prendre en compte afin d’aider l’enfant ou l’adulte à s’en dégager.

    Les peurs, comme les traumatismes au sens freudien (c’est-à-dire les événements qui ne sont pas forcément traumatiques pour tout un chacun, mais vécus comme tels par un individu), sont habituelles chez l’être humain ; elles sont même utiles, toute proportion gardée, à la formation de sa personnalité. Pour utiliser une métaphore, un individu doit être capable d’éprouver de la douleur puis de prévenir le danger, s'il ne veut pas être brûlé.

    L’anormal en psy­chologie Il nous reste à évoquer ce que l’on peut considérer comme anormal au sens psychologique : l’existence d’une souffrance chez l’individu.

    Que cette souffrance provienne d’un fait extérieur, soit objectif (deuil d’un parent, d’une relation, rupture de vie commune, tristesse d’un proche…), soit plus subjectif (réflexion désagréable d’un proche qui perturbe, désaccords, petits tracas matériels…) ou bien quelle provienne de conflits intrapsychiques - que nous allons tenter d’exposer -, elle possède un sens qu’il convient d’appréhender en fonction de l’individu lui-même.

    Nous allons maintenant nous intéresser à ces conflits intrapsychiques et à la souffrance qui en résulte : l’évocation des étapes chronologiques de développement de l’enfant à l’adulte va nous permettre de bien comprendre les théories classiques sur les personnalités.

    Lors de l’exposé de ces étapes, nous avions stipulé l’existence d’un stade normal adulte où l’individu était sorti victorieux de toutes les confrontations antérieures. Nous l’avions qualifié de stade idéal.

    En effet, il est courant de dire que l’individu tout venant est, en fait, un individu normal/névrosé, qui percevrait cet idéal sans pouvoir l’atteindre. Il resterait au stade œdipien avec des sursauts vers l’après-Œdipe, ou vice-versa.

    Les personnes que nous rencontrons habituellement possèdent bien souvent une étiquette que le sens commun leur attribue : on ne s’étonnera plus de devoir supporter un collègue maniaque, on aura pris son mal en patience face à un patron autoritaire, on apprendra à rassurer sa voisine qui n’ose pas prendre l’ascenseur, etc.

    Notre propos n’est pas de coller une étiquette supplémentaire - psychologique, cette fois, sur ces personnalités -, mais nous désirons montrer au lecteur comment de tels comportements puisent, bien souvent, leurs justifications dans une réelle souffrance psychologique.

    Traditionnellement, on parle pour ces individus de troubles névrotiques : il s’agit d’individus qui ont atteint le stade œdipien, mais qui en éprouvent encore de l’angoisse. Cependant, leur système de pensées n’altère pas la perception de la réalité. Pour utiliser des mots simples, ils sont relativement bien adaptés. Adaptés, car ils se sont constitués comme individus à part entière et ils savent qu’ils sont dissociés de l’autre, qu’ils possèdent leur propre pensée, leur propre intégrité corporelle et psychique. Mais ils sont néanmoins relativement adaptés, car leur système d’interprétation subjective des événements qui les entourent est accompagné d’un réel malaise.

     
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    Les types de névrose
    On isole ainsi trois types de névroses principales, en sachant que la névrose d’angoisse peut être considérée comme leur dénominateur commun : la névrose hystérique, la névrose obsessionnelle et la névrose phobique. En effet, chaque type de névroses est, en fait, une réponse différente pour neutraliser une angoisse ressentie.

    Nous aborderons ces névroses, non pas en fonction de la gravité des symptômes, qui, comme nous le verrons, est une notion là encore à relativiser, mais en fonction du stade de régression à considérer.

    Nous prions le lecteur de croire que nous allons nous livrer à une grande schématisation, mais qu’il convient de concevoir des recoupements entre chaque partie et, si des caricatures que nous puiserons dans la littérature existent, c’est rarement le cas dans la réalité !

     
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    La névrose hystérique
    Le type de régression le plus ancien chez un sujet ayant atteint le stade œdipien est le stade oral : la régression au stade oral caractérise la névrose hystérique.

    Nous devons aux hystériques toute notre reconnaissance ! En effet, la psychanalyse est née de la première différence réalisée en milieu hospitalier entre maladie neurologique et maladie nerveuse, ce que, dès la fin du xixe siècle, Babinski évoquait.

    Plus précisément, le Dr Charcot observe chez certaines de ses malades ce que l’on appellerait au sens commun des crises de nerf ressemblant à des crises d’épilepsie, bien connues des milieux cliniques. Or ces crises, qui sont appelées crises épileptoïdes en raison de leur ressemblance, se différencient des précédentes par différents symptômes. Elles semblent comme contenues : les patientes ne se livrent pas aux aspects les plus désagréables de la maladie. Leur chute qui accompagne ordinairement la crise épileptique est plus molle. De la même manière, il n’y a pas d’émission d’urine, aucune morsure de langue…

    On différencie ainsi la maladie neurologique telle que la crise d’épilepsie qui est une atteinte organique des nerfs et la maladie nerveuse comme la crise épileptoïde des hystériques du xixe siècle, où il n’existe pas d’atteinte neurologique. Pourtant, l’hystérique peut être paralysée sur une partie de son corps, mais cette partie renvoie à une logique psychique plus exactement à une représentation mentale que le sujet a de son corps et non pas à une logique telle que peut la concevoir la médecine, c’est-à-dire en fonction d’une représentation physiologique du corps somatique.

    La description faite au xixe siècle de ces fameuses patientes de Breuer ou de Charcot, tombant dans les bras du premier infirmier après avoir fait une scène des plus tapageuses n’existe plus. On retiendra l’idée de l’importance de l’entourage dans ce type de manifestations .

    Toutefois, la description du fonctionnement intrapsychique de ce type de patientes tient toujours, même si elle a subi des évolutions depuis sa toute première évocation. Les modalités expressives de l’hystérie - aspect important de cette névrose qui est avant tout message à l’autre pour exprimer son trouble affectif - tiennent autant au culturel qu’à l’individuel : le groupe social ne favorisant plus les manifestations les plus bruyantes, la sémiologie de l’hystérie est devenue plus discrète.

    Une question se pose  : pourquoi parle-t-on de patientes et non pas de patients ? Nous allons tenter de répondre à cette question.

    Comme dans toute problématique œdipienne, l’individu a perçu la différence des sexes ; il en est résulté une rivalité vis à vis du parent du même sexe et un sentiment de culpabilité vis à vis de l’amour porté au parent du sexe opposé.

    Chez l’hystérique - le terme d’hystérie provient du mot grec hystérikos, l’utérus -, cette problématique va se traduire sous forme de fantasmes inconscients tels que l’envie de pénis et la séduction du père par la fille. Elle ressent un véritable complexe de ne pas posséder de pénis. La seule personne susceptible de le lui procurer est, alors, le père ; la mère en étant dépourvue. D’où ses formidables élans séducteurs à l’égard de son père, puis de tous les hommes, en particulier les hommes valorisant eux-mêmes leur virilité (les “machos”) ou possédant le pouvoir (plus largement tout homme qui semble posséder le phallus) !

    On situe le niveau de son conflit intrapsychique entre le moi et le ça : du ça, s’expriment des pulsions sexuelles que l’hystérique s’interdit (action du moi) par le biais du refoulement. Il en résulte un surplus de libido qui va ressortir sous forme de conversion sur le corps ou bien, par le biais de l’imaginaire, dans une vie fantasmatique amplifiée, qui permet le retour du refoulé sous une forme déguisée (action de la censure).

    Les conversions pourront être brusques (malaises avec chutes ressemblant à des crises de spasmophilie, d’épilepsie … sans atteinte organique) ou bien s’inscrire de façon plus durable : l’individu en souffrance pourra ressentir des crampes, des spasmes, des tremblements, des douleurs diverses… Son comportement évoquera, tour à tour, ses interdits (troubles de la sexualité, troubles alimentaires…) et ses pulsions (crises de nerfs, agitation théâtrale…).

    Les identifications L’hystérique est également perçue comme très influençable. Elle se livre à différentes identifications. Nous reprendrons l’exposé dressé par l’ouvrage collectif Le TAT et les fonctions du moi :
  • l’identification au parent bien aimé qui résulte de la tentation inconsciente de résoudre la situation d’angoisse créée par le conflit œdipien en devenant l’autre plutôt que de continuer à vouloir le posséder (l’incorporer) ; par exemple l’identification à la mère pour la petite fille permet de ne plus se positionner en rivale, situation culpabilisante ;
  • l’identification au rival fortuné, dont la place a été désirée dès le début. De nouveau, on retrouve la relation prototype à la mère : cette dernière étant désirée par le père, la petite fille va s’identifier à elle pour attirer le père ;
  • l’identification basée sur des besoins étiologiques identiques (épidémie hystérique…) : l’un des traits de caractère hystérique est une grande quête affective à l’égard de l’autre. Pour peu que l’on s’occupe davantage d’un de ses proches, malade, elle pourra, sans le vouloir consciemment, s’identifier à lui ;
  • l’identification avec soi-même, à un stade de développement antérieur : pour bénéficier de l’attention maternelle ou paternelle d’un individu, elle se positionnera, par exemple, en petite fille, dans une position régressive.

    Sous cette apparence négative, n’oublions pas qu’il se cache un conflit douloureux où la culpabilisation et le manque d’affection sont ressentis très vivement. Parfois, l’hystérique peut se livrer à de véritables tentatives de suicide qui sont plus souvent des appels à l’aide qu’une véritable motivation à mettre fin à ses jours. Elles n’en sont pas moins à considérer avec beaucoup d’attention et, nous nous permettons de l’ajouter, de respect.

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    La névrose obsessionnelle
    Dans un tout autre registre, Harpagon maintient sa cassette serrée contre son corps, défiant quiconque d'y toucher quand il ne se livre pas à de multiples vérifications pour constater l'existence de ses économies dans sa cachette. Ce personnage si connu de Molière illustre parfaitement la personnalité de l'obsessionnel, selon la description effectuée par Freud au début du siècle. Nous renvoyons le lecteur au très clair exposé dans De l’enfant à l’adulte.

    Que nous dit Freud ?

    Les personnes que je vais décrire retiennent l'attention par le fait qu'elles réunissent régulièrement les trois caractéristiques suivantes : elles sont parfaitement ordonnées, économes et entêtées. Chacun de ces mots forme, en vérité, un petit groupe ou une série de traits de caractère apparentés les uns aux autres (Névrose, psychose et perversion, "caractère et érotisme anal").

    Il précise ainsi que le terme ordonné comprend la propreté corporelle, la scrupulosité dans l'accomplissement des petits devoirs et le fait d'être digne de confiance ; le terme économe peut devenir avare ; le terme entêtement prend parfois la forme du défi avec emportement. S'intéressant à l'histoire de ces individus, il découvre que le point commun réside dans leur refus de nourrisson de vider leur intestin lorsqu'on les met sur le pot, parce qu'ils tirent un gain supplémentaire de plaisir de la défécation.

    Le caractère anal On associe ces traits de caractère à une régression au stade anal, caractérisé par l’ambivalence amour-haine, le sadisme-masochisme, le besoin de conserver l'objet et besoin de l'expulser. Rappelons que ce stade est traversé par tout un chacun : de nombreux enfants se livrent à de véritables défis avec les parents pour bien mesurer leurs limites ; ils comprennent ce que l'on attend d'eux et, par là même, apprennent à manipuler, au sens large, l'objet de cette attente. Dans le cas de la névrose obsessionnelle, cette période conflictuelle reste ancrée comme un prototype qui resurgit en cas de nouvelles difficultés affectives.

    Ferenczi, dans son article, Ontogenèse de l'intérêt pour l'argent (1922), nous montre comment l'individu passe d'un goût marqué pour les objets sales, puis pour les objets ronds (billes de verre, boutons, noyaux de fruits) à l'envie de collectionner les pièces de monnaie bien brillantes, bien propres… véritable objet de convoitise de la société qui entoure l'enfant. En parallèle, sa faculté de symbolisation se développant, l'enfant, puis le jeune adulte va étendre son intérêt à tout ce qui, peu ou prou, représente valeur ou possession sociales.

    C'est ainsi que notre fameux Harpagon national, n’ayant pas sublimé ses intérêts, en viendra à dire :

    Mon esprit est troublé, et j’ignore où je suis, qui je suis, et ce que ce je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m’a privé de toi ! (L’avare, Molière, Acte IV, Scène VII).

    Sans atteindre de telles proportions, on remarque les effets produits sur ce pauvre homme : la régression à un stade où la raison n’existe plus (mon esprit est troublé), où la relation à l’objet redevient vitale. La douleur est grande.

    C’en est fait, je n’en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré.

    Si ces phrases font rire, c’est - indépendamment du génie de l’auteur - en grande partie parce qu’elles se rattachent au simple objet qui est l’argent personnifié. Pourtant, combien de délits sont perpétrés au nom de cet argent … et cela ne fait plus sourire du tout. En effet, notre société fonctionne sur ce modèle d’échange qu’est l’argent. La seule différence, c’est qu’il est hautement symbolisé et complexifié.

    Cette valeur et d’autres comme la moralité, la propreté, l’intellectualisme, le rationalisme ont fait dire à certains psychologues que nous étions dans une société qui fonctionnait selon une structure obsessionnelle.

    Dès 1919, Ernest Jones élargit la description freudienne du caractère obsessionnel. À l’individu qui essaie de tirer le maximum de plaisir de l’acte (acte défécatoire puis, l’individu grandissant, tout acte tel que l’exécution d’obligations professionnelles, hygiéniques, mentales) notamment en remettant à plus tard l’acte concerné, il oppose l’individu qui tente d’en conserver lui-même le contrôle, renvoyant davantage à une volonté de s’opposer à toute influence extérieure.

    Nous renvoyons le lecteur à la découverte de ces typologies effectuées par l’auteur dans Théorie et pratique de la psychanalyse. Elles lui permettront de bien comprendre le lien, qui peut choquer au départ, entre cette régression ou fixation au stade anal et les traits de caractère de certains individus, pour ne pas dire de soi-même.

    La question qui se pose alors est de savoir pourquoi un tel individu est conduit, une fois la triangulation établie - c’est-à-dire, rappelons le, après l’intégration du troisième personnage venant briser la dyade mère-enfant - à régresser à ce stade.

    Nous avons déjà montré que l’enfant, dans la théorie classique, focalisait son attention au stade œdipien sur la possession ou non du pénis. Le petit garçon, notamment, ressent une angoisse de castration, c’est-à-dire qu’il fantasme une menace de mutilation de son organe. On conçoit donc fort bien qu’à ce stade tout élément de perte ravive cette angoisse : la défécation en fait partie.

    Une même logique s’applique à la petite fille pour qui cet acte de perte lui rappelle son propre complexe de castration.

    Un conflit entre le ça et le surmoi D’un point de vue psychanalytique, l’obsessionnel se caractérise par un conflit ressenti au niveau de ses idées : il est, en effet, tiraillé par des pensées qu’il s’interdit (conflit entre le ça et le surmoi). Ces pensées concernent à l’origine une ambivalence ressentie à l’égard de la mère dont l’enfant perçoit les interdits de façon de plus en plus marquée ; au stade œdipien, l’agressivité est cette fois perçue à l’égard du père, responsable fantasmatiquement de la séparation entre sa mère et lui. Par ailleurs, son amour pour sa mère doit être caché car il devient culpabilisant.

    C’est ainsi que le névrosé obsessionnel est perpétuellement dans le doute, rendu très présent sur un plan conscient en raison des pensées qui lui traversent l’esprit - de haine, d’a­mour - et des interdits qu’il se force à respecter... Et comme toute personne qui veut se persuader elle-même du bien-fondé de ses interdits moraux, elle va les projeter à l’extérieur sur les éléments qui l’entourent. L’individu sera amené à se livrer à de véritables compulsions à accomplir certains actes, dictés par son surmoi pour diminuer son angoisse, mais pouvant à la longue le placer dans des situations peu agréables. Par ailleurs on pensera à ces fameux individus tendant à se laver des dizaines de fois les mains par jour, ou bien à ces pauvres anxieux retournant vérifier à maintes reprises que le tuyau de gaz est bien coupé avant de pouvoir partir travailler… Ces actes s’apparenteront, parfois, à des rites conjuratoires, c’est-à-dire des répétitions de mêmes gestes codifiés à l’avance afin de se prémunir contre un événement ou un acte menaçant ou indésirable.

    Pratiquement, on observera chez ces personnes une propension non dissimulée à rechercher l’ordre, la propreté, la méticulosité, la ponctualité… Tout cela pour répondre à une idée qu’ils se font du perfectionnisme, et surtout de ce qu’il convient de faire pour ne pas se culpabiliser !

    Freud parlera de conflit épuisant étant donné leur lutte perpétuelle entre les deux tendances opposées si bien que ces individus deviendront quelquefois psychasthéniques : ils seront inhibés, jamais satisfaits, se livrant à des introspections douloureuses, peu actifs, car trop perturbés par leurs tensions internes, leur énergie disponible étant utilisée au maintien des éléments du conflit...

    On perçoit ainsi comment tout individu, sans entrer dans un processus d’action, peut s’épuiser réellement et de façon fort angoissante en raison de conflits internes !

     
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    La névrose phobique
    La peur est une sensation que tout un chacun peut expérimenter : on peut avoir peur de parler en public et/ou de passer un examen, on peut craindre le vertige et/ou éviter de se faufiler dans les égouts et/ou encore d’effectuer certains sports réputés dangereux.

    Mais lorsque cette peur devient paralysante, au point que la simple évocation orale et visuelle fait frémir, on peut penser à une phobie.

    Que s’est-il passé pour qu’un individu - par ailleurs courageux, volontaire, responsable - rejette toute son angoisse sur un seul objet (insecte, animal) ou une seule situation typique (ascenseur, métro, souterrains, lieux publics) ?

    Le petit Hans En 1909, Freud observait ce cas chez un petit garçon de cinq ans, appelé Hans. Le père du petit Hans apporte lui-même les détails de l’apparition des troubles chez son enfant. Il écrit à Freud : la peur d'être mordu dans la rue par un cheval semble être en rapport d’une façon quelconque avec le fait d'être effrayé par un grand pénis. Il ajoute : en dehors de la peur d’aller dans la rue et d’une dépression survenant chaque soir, Hans est au demeurant toujours le même, gai et joyeux (Cinq Psychanalyses).

    La peur d’aller dans la rue correspond au danger potentiel de rencontrer un cheval. Nous sommes en 1909 ! Le soir, c’est la peur de perdre sa mère qui le tiraille.

    C’est le jeu de cette aspiration libidinale (sic) envers sa mère qui produit un refoulement chez le petit Hans, éprouvant ainsi une grande angoisse (entre la ça et le moi). Il refoule également des fantasmes de mort de son père, pris comme tiers gênant la relation avec sa mère. Freud détermine que le cheval représente inconsciemment le père pour Hans.

    Nous voyons que chez le phobique, c’est l’angoisse de castration elle-même qui est vécue : ses fantasmes inconscients évoquent des thèmes de castration ou de dévoration. Le hasard des rencontres effectuées à un moment critique de l’existence - le petit Hans se rend compte lors d’une promenade de l’organe particulièrement imposant d’un cheval - vont diriger la projection de l’affect associé aux images refoulées sur tel ou tel objet, en l’occurrence le cheval.

    Les formes de phobies Des termes complexes puisant leurs racines dans les fondements latins ou hellénistes de notre langue ont servi à qualifier les différentes phases possibles : on relèvera la très connue claustrophobie (phobie des espaces clos), l’agoraphobie (phobie des espaces publics), la siderodromophobie (phobie des avions) qui sont des phobies de situation ; les phobies d’impulsion - autres que celles des obsessionnels - qui impliquent rarement des passages à l’acte ; les phobies dites limites, car s’apparentant, de temps en temps, à d’autres structures de personnalité (dysmorphophobie, peur de se transformer ; éreutophobie, peur de rougir ; nosophobie, peur d’avoir des maladies…). Dans ce dernier cas, c’est l’intensité du vécu de cette angoisse qui permettra de situer le sujet sur un plan névrotique ou plus pathologique (la présence ou non de délire servira d’élément distinctif).
     
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    Nous avons montré comment trois névroses avaient été isolées par Freud et reprises par de nombreux auteurs. Rappelons que les limites distinctives sont souvent fort aléatoires : certaines hystéries donneront l’impression d'être délirantes (posant ainsi le problème d’une pathologie plus avancée) ; certains phobiques présenteront certains traits de caractère des hystériques tels que l’immaturité, la suggestibilité ; certains obsessionnels présentant de véritables phobies d’impulsion pourront être apparentés à des névrosés phobiques ; de la même façon, bien des hystériques, recherchant une gratification, présenteront des mécanismes de défense rigides propres aux obsessionnels, tels que l’intellectualisation.
    Névrose et psychose L’observation des phénomènes et le répertoire psychiatrique des symptômes ne seront donc pas suffisants pour déterminer l’origine de l’angoisse chez un individu. C’est en écoutant et en laissant s’exprimer les fantasmes inconscients de ses patients que Freud propose une explication concernant les mécanismes psychiques de l’être humain. Ses théories concernant les stades de constitution de la personnalité et l’impact prépondérant de l’acquisition de la triangulation vont lui servir, pendant des années, à classer les individus en névrosés et psychotiques.

    Les névrosés sont ceux qui ont réussi à atteindre le stade œdipien mais qui, à la suite de l’angoisse provoquée par la problématique œdipienne, ont régressé à un stade antérieur (oral pour les hystériques, anal pour les obsessionnels et génital pour les phobiques). Les psychotiques n’ont, pour leur part, jamais atteint l’Œdipe et sont restés fixés à un stade antérieur de relation fusionnelle avec la mère.

    Le facteur constitutif Nous n’aborderons pas de manière plus précise la nosographie (classification des maladies) psychiatrique concernant cette dernière catégorie. Seules quelques notions seront explicitées afin de rendre compte de certains processus retrouvés chez tout individu à certains moments de son existence.

    De quels moments s’agit-il ?

    Certaines situations peuvent être vécues comme extrêmement traumatiques par un individu, à tel point que son esprit peut littéralement se troubler. Nous pensons, en particulier, aux situations de tortures, d’incarcération avec menaces physiques ou morales, de deuils - notamment, si les circonstances de décès sont éprouvantes -, de viols…

    On ne peut pas préjuger de l’intensité du vécu qui en ressort : un même événement, suivant qu’il renvoie ou non à un autre cas semblable, peut être ressenti de manière totalement différente. Pour donner une image, une personne de stature imposante pourra s’accrocher sans difficulté aux poignées de bus en cas de secousse, alors qu’un individu petit, mis dans les mêmes conditions, devra faire un grand effort pour ne pas s’écrouler. Nous évoquons là le facteur constitutif physique de l’individu. Il en va de même des facteurs génétiques, psychiques. Nous nous en tiendrons à ces derniers, en regard de la notion de traumatisme.