Première partie (suite)

 

2 - Les expériences constitutives d'une personnalité
 
Le cas des traumatismes
Le traumatisme selon Freud Il faut distinguer les traumatismes - auxquels nous avons déjà fait référence - permettant à tout individu de se constituer sa personnalité et les traumatismes susceptibles de désorganiser une personnalité et qui sont évoqués ci-dessous.

Les premiers sont appelés des micro-traumatismes. Ils correspondent à la dénomination freudienne reposant sur une conception économique : le traumatisme se caractérise par un afflux d’excitations qui est excessif, relativement à la tolérance du sujet et à sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations (Laplanche et Pontalis).

Dans la théorie classique, ils se conçoivent dans l’après-coup, c’est-à-dire qu’ils sous-entendent l’existence d’un premier événement déclenchant le processus d’excitation et d’un second événement rappelant par un trait associatif le premier et s’inscrivant, alors, comme traumatique.

Le premier événement aurait un caractère anodin, mais resterait inscrit dans notre mémoire, le second événement viendrait réveiller cette mémorisation. Il n’est pas question de choc dans ce cas. Il peut s’agir d’une insatisfaction qui, répétée, va devenir encore plus insatisfaisante.

Le traumatisme majeur Il en va tout autrement des traumatismes majeurs étudiés par Ferenczi. L’auteur précise que :

Le choc est équivalent à l’anéantissement du sentiment de soi, de la capacité de résister, d’agir et de penser en vue de défendre le soi propre (Réflexions sur le traumatisme). Le soi représente l’ensemble de la personnalité d’un individu, c’est-à-dire son inconscient et son conscient. Nous allons nous pencher plus précisément sur les termes employés par Ferenczi.

Le choc est une réaction immédiate et, malgré son caractère précipité dans le temps, renvoie à une notion d’anéantissement. L’individu se trouve brusquement projeté dans un état très archaïque. Souvenons-nous du moment où tout enfant dépend intégralement de l’autre, c’est-à-dire de sa mère : il s’agit de la période la plus archaïque et précoce de son existence ! En cas d’événement majeur survenant à cette période, c’est l’identité même de la personne qui est remise en question.

Nous avons évoqué antérieurement que tout individu, pour se construire une identité, devait se constituer un moi solide et des moyens de défense efficaces pour se protéger. Dans le cas d’un traumatisme majeur, la capacité de résister, d’utiliser ses défenses est anéantie. L’individu se trouve à nu dans une ultime vulnérabilité.

Agir et penser sont également annihilés. Or tout être humain - pour juger, interpréter, donner son avis sur un événement - pense et agit. Là encore, l’identité de l’individu est atteinte.

Sa capacité "animale" à agir (plus proche des besoins physiologiques) et le fameux propre de l’homme (penser) sont exclus de la situation traumatique. Que reste-t-il ?

C’est précisément ce que ressent après-coup le traumatisé. Il a été considéré comme une chose qui n’agit pas, qui ne pense pas, qui n’a pas le droit de se défendre.

Ferenczi, dans la suite de son article, Réflexions sur le traumatisme, pose une question :

"N’y a-t-il pas, dans le cas de la commotion psychique, une absence de réaction (défense) ou bien la tentative de défense momentanée ou transitoire, se révèle-t-elle si faible qu’elle est aussitôt abandonnée ? Notre propre sentiment de soi est enclin à donner la préférence à la dernière possibilité ; abandonner sans résistance est, même au niveau de la représentation, inacceptable."

Le traumatisme vu par le psychologue Cette réflexion évoque deux thèmes :

Le premier est celui de l’importance de la représentation que le psychologue, en l’occurrence Ferenczi, se fait de ses propres observations. Pour lui aussi, il existe une confrontation à la réalité de ce qui arrive ou est arrivé à l’autre. Nous verrons ultérieurement comment ce sentiment prend une place non négligeable dans l’histoire du mouvement théorique psychanalytique, en particulier, dans certains vides conceptuels concernant des pathologies particulières telles que les perversions.

Le second thème a trait au traumatisé : abandonner sans résistance est, même au niveau de la représentation, inacceptable. Nous trouvons, en filigrane, comme une critique.

L’émergence de la honte Or cette critique prend, peu à peu, la forme d'une autocritique : l'individu traumatisé en vient à avoir honte de sa propre attitude durant l'événement traumatique, à plus forte raison quand l'agresseur manipule ce concept. Combien d'enfants victimes d'incestes finissent par s'en vouloir et par dire que c'est de leur faute.

Nous concevons le caractère pernicieux d'un tel renversement de sentiments. Pourtant, cette attitude est souvent répandue au niveau social : il n'y a pas de fumée sans feu et autres proverbes de ce type finissent par cristalliser un individu dans une situation alors même qu'il en est victime.

On peut constater ce fait en milieu judiciaire : ces femmes violées dont on s'inquiète de savoir quelle tenue vestimentaire elles portaient au moment du drame, étaient-elles maquillées, souriantes même ?…

De récents événements illustrent bien ce risque de dérapage de la pensée collective : nous pensons au cas d'une jeune fille rejetée par tout un village (argument des villageois : c'était une adolescente arrogante), alors qu'elle avait été victime d'inceste !

Le facteur social Ouvrons plus largement cette parenthèse sur le contexte social. Le traumatisme dépend étroitement de ce facteur. Nous venons d'évoquer l'importance de la façon dont sont interprétés un inceste, un viol… par l’entourage de la victime. L'environnement apporte également un sens, un moyen ou non de penser l'événement.

C'est ce dont traite G. Devereux dans son ouvrage, Essais d'ethnopsychiatrie générale. L'auteur développe la très forte influence culturelle, historique, morale qu'exerce la société sur l'individu. Selon G. Devereux, certaines maladies seront préférentiellement occurrentes dans un certain type de société : la folie et sa représentation serait elles-mêmes entièrement dépendantes du lieu où elles apparaîtraient.

Par extension, on conçoit bien qu'un crime perpétré en temps de guerre et un assassinat effectué en temps de paix n'auront pas les mêmes répercussions aussi bien judiciaires que psychologiques. C'est ce dernier point que nous tenons à étayer.

L’identité par apport à la société et par rapport à elle L’identité est en rapport étroit avec la société. Nous avons vu précédemment l'importance du non dans le développement psychique du jeune enfant, et plus largement de l'opposition. Cette opposition n'existe que si les éléments extérieurs sont clairement délimités. En langage mathématique, on sait que le non-A est tout ce qui n'est pas A. Autrement dit, le non-A est essentiellement défini par A. Il en va de même pour le psychisme de l'individu - tout du moins pour sa construction -, où les nuances, les visions holistiques, les choix syncrétiques pourront prendre place, une fois la structure de départ établie.

L'individu construit son identité grâce à la société, par a-position (acte volontaire). Toutefois, construire une identité, c'est en partie intégrer des contenants de pensée (les tiroirs du cerveau). Cette pensée prend donc appui sur la société. Dans le cas du traumatisé, nous avons vu que la pensée elle-même faisait défaut au moment du traumatisme. Nous voulons montrer que ce défaut peut appartenir autant à l'individu qu'à l'environnement qui l'entoure.

Le "don du sens", tel le don du sang qui donne la vie biologique, va attribuer une vie psychologique à chaque individu. Nous retrouvons la notion d'opposition dans ce processus de mise en sens. La société repose sur un certain nombre d'interdits. Notre société judéo-chrétienne possède les dix commandements qui sont, en fait, neuf interdictions et une injonction affirmative : Honore ton père et ta mère.

Ne s'agit-il pas du seul présupposé indispensable pour accueillir en son sein la forme inverse et complémentaire, l'Autre ?

Pour résumer, nous retiendrons que l'enfant apprend à donner un sens aux événements, aux sensations, aux perceptions qu'il expérimente, grâce, en partie, aux présupposés de l'environnement, en particulier ax règles de la société qui elles-mêmes reposent sur des conceptions mythologiques, judéo-chrétiennes, et, comme nous le développerons par la suite, aux parents. Par ailleurs, nous avons vu que l'un des moyens préférentiels pour se construire une identité propre, avec un moi solide et des défenses efficaces, était le processus de confrontation au réel.

Ces quelques prémisses vont nous permettre d'aborder plus précisément les partenaires de la construction de l'identité d'un individu : la mère, le père, la fratrie, la société, la culture…