Première partie (suite)

 

3 - Les partenaires de son identité sexuelle
 
La mère
Au commencement, la mère
Il y a plusieurs façons d'aborder le thème de la mère : un abord très descriptif des fonctions maternantes (type ouvrage psychiatrique), une analyse des rapports mère/enfant en regard des théories psychanalytiques, une référence au concept mère et à ses diverses images à travers les époques de notre société, une anthropologie de la mère transculturelle, une vision holistique des fonctions maternelles à travers les temps. Enfin, un regard d'enfant sur sa mère.

Nous choisissons de développer les conclusions tirées des théories psychanalytiques classiques et d'élargir ces notions dans une vision méta-psychologique des images maternelles.

Au départ la mère Comme nous en avons fait état précédemment, l'enfant naît d'un amour entre ses deux parents. Mais il est physiologiquement enfanté par la mère, premier être, premier contact corporel, premières sensations, premières humeurs…

On identifie traditionnellement la mère à un contenant dans le sens où elle est l'abri permettant le développement de l'enfant : c'est-à-dire une croissance biologique rendue possible par la propre adaptation corporelle de la mère, mais aussi une construction psychique dont on pense actuellement qu'elle commence bien avant la naissance.

En tant que contenant, la mère offre une structure rassurante, enveloppante, étayante. La théorie freudienne de l'étayage a été critiquée par quelques psychologues, notamment par J. Bowlby. Dans l'esprit freudien, la mère, par sa fonction nourricière, induit le tout premier attachement de l'enfant. L'étayage comprend les notions de fonction vitale (dont la première envisagée, dans ce cas, est la faim) et de réconfort (satisfaction par la réponse de la mère à la pulsion de l'enfant).

C'est ainsi que la mère va devenir le premier objet d'attachement de l'enfant, objet étant le terme choisi par les psychanalystes pour représenter une personne, un objet partiel (exemple : le sein de la mère), un objet réel ou un objet fantasmique, c'est-à-dire un terme large, envisagé comme corrélatif de la pulsion : l’objet est ce en quoi et par quoi la pulsion cherche à atteindre son but, à savoir un certain type de satisfaction (Vocabulaire de la psychanalyse).

Au départ, la mère n'étant pas perçue comme une personne différenciée (ou distincte de lui-même), l'enfant va la considérer comme un simple moyen de satisfaire son besoin, dont le tout premier se traduit par : j'ai faim.

L’attachement primaire à la mère L'intérêt des travaux de Bowlby est de donner ou redonner des capacités plus actives à l'enfant :

La psychanalyse a trop insisté sur la prématurité du petit être humain en voulant expliquer l'évolution de la relation objectale par la situation de complète dépendance du nourrisson. Dans les faits, le bébé est toujours plus actif qu'on ne le pense. Il met en jeu des mécanismes innés et pulsionnels qui le conduisent à s'attacher électivement à l'adulte pour des raisons de survie. Son besoin d'objets est donc relativement séparé du besoin oral, ce dernier étant plus une composante d'un ensemble que le facteur explicatif (Lemay résumant les positions cliniques de Bowlby).

Bowlby considère que l’attachement du bébé à sa mère et de la mère au bébé résulte d’un ensemble de comportements caractéristiques (définissant la conduite primaire d’attachement) : sucer - s’accrocher - suivre - pleurer - sourire.

Cette parenthèse permet d'élargir la définition freudienne de l'étayage aux comportements, certes alimentaires et sexuels, au sens large, mais également à celui de l’attachement qui renvoie à un besoin primaire.

La fonction maternante Nous percevons donc l'importance du rôle de la mère ou de toute autre personne responsable de l'enfant. Cette responsabilité semble une lourde tâche. Elle s'exerce, pourtant, com­me il est traditionnel de le dire, depuis la nuit des temps de façon naturelle.

Mais les cliniciens se sont intéressés de très près à ce que recouvrait la fonction maternante étant donné certains constats de manque d'adaptation de la mère à l'enfant. Sans écarter les facteurs liés à l'innéité, c'est-à-dire aux caractères physiques et/ou psychologiques qui se déploient en dehors de toute influence extérieure, arrêtons-nous sur ce qu'implique une telle attention de la part de la mère.

Car cette mère est, avant tout, une personne et, comme telle, possède une histoire, une mère, une famille, une origine culturelle, etc. L’enfant n’arrive pas en terrain neutre.

Les fantômes de l'inconscient Des recherches actuelles illustrent particulièrement bien cette idée : il s'agit des fantômes de l'inconscient. Une belle terminologie pour désigner des secrets existant chez certains individus, dans certaines familles. Mais pas n'importe quels secrets !

Nicholas Rand, traducteur en France des œuvres de Nicolas Abraham (créateur des termes fantômes de l'inconscient) et Maria Torok retracent les origines de cette lignée investigatrice (interview parue dans le Journal des psychologues, nº 82, novembre 1990) :

Des recherches sur le trauma transgénérationnel ont été entamées dans les années 70 aux USA dans des groupes qui réunissaient les enfants des survivants des camps de mort nazis. L’idée de base était la suivante : la douleur des parents retentit sur l’équilibre des enfants. N. Abraham a dégagé sa théorie du fantôme à la même époque en un sens assez différent. Le point commun est que plusieurs générations sont mises en jeu dans la psychanalyse d’une personne. Le fantôme, selon N. Abraham, est essentiellement lié au secret, voire à sa transmission involontaire […] le fantôme décrit le fait d’être hanté à son insu par le secret d’un autre.

Maria Torok, interrogée avec Nicholas Rand, donne les exemples suivants :

Au cours des séances, telle ou telle voix indique qu’il y a une mère craintive qui ne supporte pas que son enfant sorte dans la vie. Ou, dans un autre cas, une grand-mère paternelle n’autorisait pas son fils à devenir un homme. L’analysant a toujours ressenti son père comme inapte à devenir un modèle, parce que trop faible.

Les ravages de ces secrets peuvent être sévères. Des hypothèses sur certaines pathologies de la personnalité tendent à leur accorder une place primordiale dans la fragilité d’un édifice individuel. Les qualificatifs employés par les patients mêmes de Maria Torok donnent une idée de la profondeur de la douleur qui s’en dégage, mais aussi de l’aspect dangereux qu’elle sous-tend : ils évoquent des cryptes, des caveaux intrapsychiques, des cadavres exquis (terminologie anglosaxone), des tombeaux dans la vie du moi, repérables notamment dans leurs rêves d’angoisse.

... quand les secrets devien­nent des coquilles vides Cet aspect angoissant est actuellement analysé par de nombreux auteurs, tels que V. N. Smirnoff, G. Ausloos, A. Zemphéni, J.-J. Baranes. Dans un dossier réservé aux secrets d’enfance (Journal des psychologues, nº 104, février 1993), il est fait référence au plus pernicieux des secrets : le véritable secret, le plus virulent dans ses effets, est celui qui, au fil de la transmission, s’est vidé de son contenu et subsiste telle une coque vide au sein du psychisme : seule la charge émotionnelle rattachée au secret demeure, tandis que sa représentation a été progressivement effacée. Le secret, à ce stade, n’est plus seulement indicible. Il devient impensable.
Les secrets Le lecteur aura remarqué l’analogie entre secret et traumatisme éclaircie par le terme impensable. Comme pour les traumatismes, il convient de différencier plusieurs types de secrets.

Certains vont permettre à l’individu de se poser des questions et de se donner les moyens pour tenter d’y répondre. La connaissance est un des processus permettant de répondre à la question pourquoi. Le tout premier pourquoi recouvre la question des origines de l’être humain, c’est-à-dire de la procréation. Freud a donné une importance à la scène primitive ou originaire (scène d’amour entre les deux parents afin de donner vie à un petit être humain), observée ou fantasmée par l’enfant : cette scène, génératrice d’angoisse, fait partie des fantasmes inconscients inscrits en chacun de nous.

Dans leurs formes positives, les secrets vont, en quelque sorte, pimenter la vie d’un individu et surtout ne pas le plonger dans ce que l’on pourrait appeler, par analogie à la notion de fantômes de l’inconscient, des souterrains psychiques. Freud parle de pulsion épisthémophilique, ce qui est, en termes simples, correspond à l’envie d’apprendre. Cette forme de pulsion de vie va nous servir à illustrer un autre concept fondamental en ce qui concerne la construction de l’identité.

Connaissance et construction de l’identité On a pu remarquer de nombreux exemples d’élèves qui tombaient amoureux de leurs professeurs. Nicholas Rand précise : pour se saisir, dans l’ivresse, de la connaissance. L’hypothèse sous-jacente est que l’enfant, pour se forger son identité, fonctionne par identification : il chercherait la réponse à la question relative à sa propre identité à travers l’autre.

C’est un des processus relationnels entre la mère et l’enfant qui vont se mettent en action à leur insu. Il paraît évident que pour comprendre comment fonctionne une machine, il y a deux solutions. Soit on tente seul(e) de s’en servir en ayant recours à une logique mentale et/ou à une démarche faite d’essais et d’erreurs, soit on regarde un habitué s’en servir afin de reproduire l’action effectuée. Là encore, il existe deux cas de figures. Ou l’imitateur copie les faits et gestes du modèle sans en connaître le sens, ou bien il les intègre par l’observation tout en repérant la logique sous-jacente. Pour l’enfant, dont le sens critique n’est pas encore développé, l’attitude adoptée va être la seconde.

 
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Les mécanismes d'identification de l'enfant
Pour Freud, l’identification devient très vite l’opération par laquelle le sujet humain se constitue (Laplanche et Pontalis). Elle revêt donc un caractère de première importance.

Il est nécessaire d’apporter une définition précise de ce concept : dans le langage courant, il est fréquent d’utiliser indifféremment les termes d’identification, d’imitation, d’incorporation, d’intériorisation…

La définition proposée par Laplanche et Pontalis nous semble explicite : l’identification est "un processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme totalement ou partiellement sur le modèle de celui-ci".

Une assimilation Nous avons isolés trois termes afin de les reprendre :

La première idée renvoie à une action d’assimilation. Notre culture judéo-chrétienne repose, en partie, sur la représentation de la cène entre Jésus et ses apôtres. Jésus, perçu avec le recul comme le grand thérapeute de son temps (Françoise Dolto), utilise ce concept d’identification lorsqu’il propose à ses disciples de partager son repas en déclarant : prenez et mangez en tous, ceci est mon corps, puis buvez en tous, ceci est mon sang. Les évangiles regorgent de métaphores autour de la nourriture, en particulier, le pain : celui qui mange mon corps et boit mon sang vit en moi et moi je vis en lui (Évangile selon saint Jean vi.57).

On retrouve ce même principe dans les contes de fées, fort bien analysés par Bruno Bettelheim. Dans le conte de Blanche Neige, la belle-mère de la jeune fille demande au chasseur non seulement de la tuer, mais aussi de ramener son foie et ses poumons afin de les manger… Il s’agit ni plus ni moins d’un acte de cannibalisme. Remarquons que cet acte se retrouve dans les fondements mêmes de l’humanité et dans certaines peuplades encore récentes (cf. les dernières recherches anthropologiques sur les amérindiens).

Tantôt signe de haine, tantôt signe d’amour, ce type d’incorporation renvoie toujours à un processus archaïque permettant de s’accaparer une qualité de l’Autre : selon la pensée et la coutume primitive, on acquiert les pouvoirs et les caractéristiques de ce que l’on mange. La reine, jalouse de la beauté de Blanche Neige, voulait s’approprier le pouvoir de séduction de l’enfant, symbolisé par ses organes internes (Psychanalyse des contes de fées).

Cette incorporation orale est une des formes que prend le mécanisme d’identification au tout début de la vie d’un individu. Pour se référer à notre schéma des stades d’évolution, nous situerons ce processus au stade oral, c’est-à-dire au moment où le nourrisson appréhende les éléments extérieurs par sa bouche. Littéralement, il prend (en lui) connaissance du monde.

Cette étape s’effectue en étroite collaboration avec le corps, d’où le terme d’incorpo­ration de l’objet. L’introjection renvoie au même phénomène, mais transposée au niveau psychique.

Clivage en bon et mauvais objet Remarquons que ce type d’identification a pour fonction, semble-t-il, de rassembler des éléments épars. Qu’il s’agisse de l’enfant ou d’une communauté.

Mélanie Klein observe que le nourrisson projette dans sa mère des parties, dites clivées de lui-même. Il n’a pas encore conscience de son identité corporelle et psychique. Sa mère lui permet d’en faire l’expérience. Il sent en lui des pulsions désolidarisées et tente, probablement dans un but de maîtrise des événements, de les unifier.

L’auteur parle d’identification projective en ce sens que l’étape préliminaire consiste à projeter les parties bonnes ou mauvaises de son moi naissant à l’intérieur de sa mère pour la contrôler ou pour la léser. Cette césure entre bon et mauvais constitue une défense contre l’ambivalence ressentie envers sa mère, qui déstabilise l’enfant à partir de six mois, le plongeant dans l’angoisse de morcellement. La fonction maternante consiste alors à répondre à cette angoisse en l’atténuant afin de tempérer les aspects contraires de ses pulsions.

Nourriture, pulsion et relation d’objet Anna Freud met l’accent sur l’aspect positif de cette identification : le sujet peut s’identifier par amour avec l’objet. Cette étroite relation amour/nourriture fait souvent l’objet d’articles dans la presse féminine qui en a très bien perçu l’impact, en particulier sur la femme. L’aspect corporel, l’image du corps (concept introduit par P. Schilder dans les années 30) y est toujours associé. C’est la fameuse boulimie rassurante et fort discréditée !

Il est courant d’entendre qu’une défaite sentimentale influence l’appétit soit par un excès de prise alimentaire (des aliments sucrés, lactés … les toutes premières expériences du goût), soit par une perte d’appétit pouvant aller jusqu’à l’anorexie.

Les rapports à la nourriture font très tôt l’objet de conflits mère/enfant. Souvent la mère étant elle-même rassurée par la satisfaction non dissimulée de l’enfant repus.

À l’inverse, un des moyens de s’opposer aux exigences maternelles est de devenir, en quelque sorte, l'enfant refus : Caroline Eliacheff, dans son livre À corps et à cris, relate son expérience avec les tout petits dont l'histoire parentale perturbante exerce une influence directe sur les besoins des enfants. Elle montre comment les variations de poids d'un nourrisson servent de signaux d'alarme en regard des relations avec la mère.

Les quelques lignes d'introduction d'un article dans une revue féminine (Cosmopolitan nº 255, février 1995) évoque parfaitement la persistance symbolique et/ou réelle de cette relation. Titre de l'article : comme avant, chez maman.

Les jours de gros chagrin, elle nous gavait de tout ce qu'on aimait. Du doux, du mœlleux, salé ou sucré, avec plein de semoule, de hachis parmentier, de mousse au chocolat et même de coquillettes.

Autrement dit, des recettes qui ne réclament aucun effort de mastication ; le simple fait d'avaler, comme le bébé peut laisser couler passivement le bon lait chaud maternel au fond de sa gorge, nous transpose dans cet état régressif de bien-être.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur l'effet positif de la nourriture : signalons, cependant, un ouvrage récent Ecrit sur la bouche par le professeur Claude Olivenstein (éditions Odile Jacob, Paris, 1995), réputé spécialiste de la toxicomanie.

Une des hypothèses concernant la toxicomanie, tout comme certaines formes d'alcoolisme, est, en effet, basée sur l'idée qu'il y aurait eu un ou des éléments perturbateurs au moment du stade oral de la personne concernée.

Au stade sadique-oral Nous avions évoqué, lors de l'exposé succinct de ce stade l'autre aspect tout aussi constitutif d'une personnalité au niveau oral : il s'agissait de l'agressivité, explicité par R. Abraham sous forme de stade sadique-oral. On peut le rapprocher de la projection du mauvais objet de Mélanie Klein.

Là encore, la nourriture sert de révélateur des processus psychiques de l'individu. On pensera aux refus d'ingérer et de mâcher de la viande chez certains enfants, faisant directement le rapprochement avec l'animal concerné et/ou projetant le corps de l'Autre (la mère à un stade archaïque) dans l'aspect fibreux de la viande.

On notera le caractère plus tardif de ce stade où le déplacement intervient. Le sadisme oral, dans sa forme négative, empêche alors de manger en raison d'un déplacement des pulsions destructrices des objets sur le corps propre. La dissociation entre le corps du nourrisson et le corps de l'autre n'étant pas clairement définie, le danger devient grand de s'autodétruire !

Plus tard, le refoulement de cette forme d'agressivité pourra provoquer une culpabilisation à ingérer ce même type d'aliments (renvoyant soit à la mère, soit plus tard au père au moment de la rivalité œdipienne du garçon).

 
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Le totémisme À un niveau plus social, ces deux mouvements appartenant au registre oral, projection et introjection comme moyens d'identification, se retrouvent.

Dès 1912, S. Freud faisait état de l'importance du partage des repas et d'aliments chargés symboliquement dans les populations primitives (Totem et tabou) : il remarque que, dans de nombreuses peuplades, le système du totémisme est roi et remplace les institutions religieuses et sociales que l'on connaît. Le totem crée la cohésion du groupe auquel il appartient. C'est le rapport identique que chaque individu entretient avec cet objet symbolique (au sens large : animal, plante…) qui crée l'unité entre les divers membres : ceux qui ont le même totem sont donc soumis à l'obligation sacrée, dont la violation entraîne un châtiment automatique, de ne pas tuer (ou détruire) leur totem, de s'abstenir de manger de sa chair ou d'en jouir autrement. Il ajoute plus loin : de temps à autre sont célébrées des fêtes au cours desquelles les associés du groupe totémique reproduisent ou imitent, par des danses cérémoniales, les mouvements et particularités de leur totem.

L'interdit de l'incorporation au profit de l'imitation est ici bien illustré. L'imitation, de l'ordre de la conduite observable, peut se rapprocher de l'identification, de l'ordre du processus psychique, en ceci que l'idée qu'elle sous-tend dans ce type de cérémonies est la même. On mime ce qu'on désire qui arrive ; l'imitation remplit, en quelque sorte, le rôle de l'identification. Elle procède par identification à l'acte.

L’idéal du moi Il s'agit dans le cas du groupe d'une identification au chef, ce qui se traduit en langage psychanalytique par l'idéal du moi et par le surmoi.
étiologiques secondaire Ces processus interviennent plus tardivement dans l'évolution chronologique de l'enfant. Il s'agit alors d'identification secondaire au moment de la résolution du complexe d’Oedipe. À l'inverse de l'identification primaire, où objet et sujet ne sont pas encore distincts et où l'enfant expérimente à travers l'autre, l'identification secondaire repose sur la seule défense possible contre l'angoisse œdipienne : le garçon va s'identifier à son père afin de prendre en lui les qualités masculines appréciées par la mère. Ce processus permettra de lui éviter sa position de rival qui, par ses projections agressives sur le père, le culpabilise. De la même façon, la petite fille va s'identifier à sa mère pour représenter à son tour un intérêt pour le père et pour se retirer de sa relation rivale à la mère.

Laplanche et Pontalis précisent : Freud montre, une fois dégagée la formule généralisée de l'œdipe, que ces identifications forment une structure complexe dans la mesure où le père et la mère sont chacun à la fois objet d'amour et de rivalité. Il est d'ailleurs probable que cette présence d'une ambivalence à l'égard de l'objet est essentielle à la constitution de toute identification.

Cette notion d'ambivalence est donc très tôt ancrée chez l'enfant … et nous revenons au rôle de la mère qui est de contenir cette disparité, mais également de lui donner sens. L'enfant doit trouver en l'autre la réponse rassurante à ses propres ressentis déstructurants. Il lui faut comprendre, mais avant tout expérimenter, la possibilité de contrôler des phénomènes antagonistes. C'est ainsi qu'une partie de son psychisme, véritable diplomate par sa capacité à effectuer des compromis, va s'affirmer : le moi de l'enfant, sorte d'agglomérat d'identifications (selon une expression du Traité de psychologie de l'enfant) donne à l'enfant la conscience de ses propres limites qu'elles soient psychiques ou physiques. Ces limites ne sont pas à concevoir comme des éléments sclérosant l'individu ou l'étouffant, mais plutôt comme des boucliers formant un nid de protection.

La fonction maternante selon Winnicott Afin de reprendre plus précisément comment intervient la mère dans la construction du moi de son enfant, nous reprendrons la pensée de D. Winnicott exposée notamment dans son ouvrage Jeu et réalité (1971).

L'auteur estime d'après ses nombreuses observations en milieu clinique que la fonction maternante implique trois concepts :
- le holding, qui serait la manière dont l'enfant est porté ;
- le handling, la manière dont il est traité, manipulé ;
- l'object-presenting ou mode de présentation de l'objet.

M. Lemay reprend un à un ces concepts pour les expliciter. Au sujet du holding, il écrit : cette notion tente de recouvrir une sorte de dimension spatiale et temporelle qui englobe toutes les expériences quotidiennes inhérentes à l'existence, mais déterminée par l'empathie de la mère qui pressent les besoins de son enfant. Remarquons que le terme pressentir apporte une double fonction d'accueil et d'anticipation.

Le holding Le holding permet d'insister sur l'importance de la continuité des soins, de la fiabilité des comportements maternels, de l'adaptation progressive de la maman aux besoins changeants et croissants de l'enfant. Lemay ajoute alors : la mère ne crée pas les besoins du nourrisson, mais leur donne satisfaction au bon moment. Le holding comprend toutes les conduites visant à apporter un soutien physique ou psychique à l’enfant.

Fiabilité et adaptation nous paraissent être deux notions primordiales. Elles montrent la nécessité d'un répondant à la fois structuré et souple, c'est-à-dire d'une tolérance au changement tout à fait particulière. La plupart du temps, cette qualité maternelle prend naissance, si elle n'existait avant, en même temps que son enfant. Nombreux sont les cliniciens et certains chercheurs à s'être penchés sur cette extraordinaire relation. De même que dans la relation amoureuse, que nous serons amenés à considérer, cet état maternant est conjointement un événement ordinaire et une perturbation hors norme, des phénomènes paranormaux (intuition exacerbée, transmission de pensée…) venant s'intégrer de façon instinctive entre deux êtres. Cela illustre, une fois de plus, l'enjeu des processus adaptatifs que sont les nôtres. C'est ainsi que s'impose l'extrême relativité, fonction de l'environnement et de l'Autre, dans son intégrité et dans ses variations.

L'object presenting Enfin, l'object presenting renvoie à la manière dont la mère propose le monde à l'enfant. Elle intervient dans la réponse aux besoins de son enfant. Les qualités de cette réponse (délais, intensité, affectivité, humeur, accompagnement physique…) vont jouer sur le développement des capacités de l'enfant à penser ! Une idée qui peut paraître étonnante ; donnons un exemple : le nourrisson est dans son berceau, sa mère est occupée dans la salle à manger. Il entend les sons émis par son activité (bruits de voix si elle téléphone, vaisselle qui s'entrechoque, musique…), ce qui a déjà pour fonction de le rassurer : il n'est pas seul.

Il existe un lien conceptuel (présence potentielle de la mère/absence physique de la mère) créé par un de ses organes sensitifs : ce lien est auditif.

Il existe un lien conceptuel (présence potentielle de la mère/absence physique de la mère) créé par un de ses organes sensitifs : ce lien est auditif.

Brusquement, l'enfant a faim (besoin). Trois scénarios peuvent se dérouler :

  • soit la mère accourt immédiatement. À peine, l'enfant a émis un son qu'il est déjà rassasié. Le schéma est simple :

    Besoin de l'enfant  →  Réponse immédiate de la mère

  • soit la mère va tarder à répondre, car elle ne peut pas laisser son activité telle quelle. Dans l'attente, le bébé va halluciner l'objet susceptible de le satisfaire. Winnicott souligne la valeur organisatrice de l'illusion et de l'hallucination infantiles. Cependant, pour qu'il fasse le lien entre ces processus imaginaires et la réalité, il doit effectivement faire l'expérience de cette réalité. Autrement dit, la mère doit stopper son activité dès qu'elle le peut et venir satisfaire la requête de l'enfant. Elle va permettre l’étayage de la pulsion de l’enfant.

    L'objet réel (en l'occurrence, le sein ou le biberon) va venir se confondre avec l'objet halluciné. Winnicott définit une zone intermédiaire entre la subjectivité et l'objectivité (plus proche de la réalité). Cette zone va prendre différentes formes au cours de l'évolution de l'enfant.

    Dans un premier temps, elle sera très fragile et dépendra beaucoup de la mère, étant donné que sa fonction principale sera de faire face à la défaillance maternelle. Or nous avons déjà parlé de la nécessité d'une structure étayante, que le nourrisson expérimente dans la mère, comme prototype de toute la réceptivité dont sera capable l'enfant. Winnicott, grâce à son expérience clinique en milieu pédiatrique, utilise des mots très explicites, faisant le lien direct entre pratique et théorie ; il définit l'expression mère suffisamment bonne de la façon suivante :

    La mère suffisamment bonne commence par témoigner d'une adaptation presque totale aux besoins de son bébé. Puis, avec le temps, cette adaptation se fait de moins en moins sentir, cette diminution étant fonction de la capacité croissante qu'acquiert l'enfant de faire face à la défaillance maternelle.

    Cette défaillance maternelle acquiert donc un aspect positif ou, plus précisément, constructif dans le développement de l'enfant à la condition que la donnée temporelle soit intégrée. Si elle intervient trop tôt, l'enfant n'a pas le temps de constater et, ensuite, de vérifier qu'il peut éprouver un besoin, fantasmer l'objet de ce besoin et voir apparaître cet objet (expérience de réalité).

    Nous avons donc, dans ce cas de figure, un nouveau schéma :

    Besoin de l'enfant  →(attente)  Hallucination de l'objet  →(attente)  Réponse de la mère

    Ou encore, et en parallèle :

    Éprouvé physique  →  Création imaginaire  →  Vérification dans la réalité

  • soit la mère ne répond pas au besoin de l'enfant : ce dernier ne fera pas le lien entre son besoin et la réponse (grave inadaptation mère/enfant) ou bien, s'il a acquis les prémisses de l'hallucination de l'objet attendu, il ne vérifiera pas le lien entre sa capacité à imaginer et la réalité. L'enfant restera dans un état hallucinatoire, sans structure étayante introjectée et sans logique entre ses propres représentations et son expérience de la réalité.

    Le dernier schéma est alors une boucle, c’est-à-dire un processus qui tourne court et qui n’est en rien créateur :

    Besoin de l'enfant Pas de réponse maternelle
  • La notion de création Cette notion de création est extrêmement importante. Nous la rapprocherons de la capacité à penser de l’enfant que nous illustrerons avec certaines pathologies repérées dans la scolarité.
     
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    La capacité de penser de l'enfant
    Nous allons tenter de montrer comment le développement affectif et l’évolution intellectuelle d’un individu sont étroitement associés et surtout comment les toutes premières relations avec la mère peuvent influencer les structures mentales de l’enfant.
    Les altérations des processus Nous nous référons à un ouvrage de B.Gibello, L’enfant à l’intelligence troublée (1984), qui nous a intéressés pour son approche psychanalytique des processus intellectuels. Son hypothèse était la suivante : les altérations diverses des processus intellectuels occupent des fonctions défensives fondamentales. Sa recherche pragmatique le conduit à observer de jeunes garçons à l’intelligence apparemment normale, mais éprouvant des difficultés scolaires. Il n’est donc pas question des anomalies de niveau intellectuel (débilités ou surdoués).

    Une fois ses recherches effectuées (basées sur un système de repérage du niveau conceptuel, de la possibilité à manier le langage et les symboles), ses références explicatives sont de deux types.

    Il rappelle la théorie freudienne classique qui oppose deux types de processus psychiques.

  • Les processus primaires qui naissent du schéma évoqué précédemment :

    Besoin de l'enfant   →   Réponse de de la mère

    L’état d’excitation procuré par la tension issue du besoin va être supprimé grâce à la mère. Résultat : l’enfant va éprouver une expérience de satisfaction.

    Dans le cas du processus primaire, qui caractérise le système inconscient et qui est très archaïque dans la chronologie de l’enfant, l’énergie psychique s’écoule librement, passant sans entraves d’une représentation à une autre […] ; elle tend à réinvestir pleinement les représentations attachées aux expériences de satisfaction constitutives du désir (Laplanche et Pontalis).

    Autrement dit, le processus primaire amène une illusion de perception par la répétition d’une perception antérieure (Gibello).

    Pour utiliser une approche plus concrète de ce que représente pratiquement ce type de processus, nous dirons qu’il est caractérisé par : un besoin de décharge pulsionnelle et de satisfaction immédiate, l’hallucination de l’objet-source de satisfaction primitive (forme archaïque de mentalisation qui réclame plus d’efforts), l’absence de cohérence et de relations logiques, y compris temporelles, la méconnaissance du principe de réalité au profit du principe de plaisir.

  • À l’inverse, les processus secondaires forment une pensée plus élaborée, puisqu’ils sont contrôlés par le moi et servent à actualiser une ancienne satisfaction ; cette fois, cette pensée a un but et des moyens recherchés, puisque ce n’est plus seulement la représentation de choses que l’on cherche, mais des représentations de mots. Ces processus obéissent, cette fois, au principe de réalité.

    Notons que ce second type de forme et de pensée apparaîtrait plus tardivement que le premier et viendrait témoigner de la présence d’un moi organisant l’adaptation aux événements de la réalité.

    Mais adaptons-nous à notre tour à la réalité observable des activités mentales pour constater que l'être humain ne fonctionne pas de façon binaire : tout primaire d’un côté et tout secondaire de l’autre ! Au contraire, les deux processus sont liés : la pensée serait - Freud lui-même en fera l’hypothèse - d’origine inconsciente, à la fois scientifique (principe de réalité) et liée au principe de plaisir, censurée si une représentation de ce processus de pensée secondaire est menaçante de déplaisir. Il s’agirait alors de défenses névrotiques (refoulement et censure).

    D’autres modes de pensée sont possibles : déni de la réalité avec clivage du moi chez certains individus tels que les psychopathes ; forclusion du moi, c'est-à-dire rejet d’une idée intolérable, mais qui concerne la représentation pulsionnelle liée à cette idée. On pensera, cette fois, aux psychotiques : négation du moi , car le moi traite les informations d’un point de vue linguistique, mais la représentation inconsciente qui y est liée ne correspond pas à celle qui, normalement, devrait être liée.

  • Rapports contenant/contenu À travers ces différentes pathologies de la pensée, nous percevons l’impact de la relation étroite entre les contenants et les contenus de pensée. Les contenants seraient, en quelque sorte, les réceptacles mentaux capables de recevoir et d’interpréter avec logique les idées, les éprouvés qui y pénètrent de façon anarchique. Ces idées et éprouvés représenteraient les contenus : une idée refoulée concerne le contenu, mais ne préjuge en rien du contenant. En revanche, le déni complet semble renvoyer à une absence de contenant :

    Les flèches représentent des lignes directives : le tout est bien géré, structuré. Chaque idée va parvenir au but, elle va être utilisable et ne va pas déstabiliser l’ensemble mental. À l’inverse, une idée, un éprouvé sans réceptacle viendrait s’accoler de façon anarchique, comme une goutte d’eau qui s’écrase, laissant des débris et dénaturant la forme même de l’idée de départ.

    W. Bion, cité par Gibello, reprend ces notions en termes d’acte de penser, effectué par l’appareil à penser les pensées. Si la répétition de ces termes semble un peu lourde, elle a l’avantage d'être claire et, par extension (effectuée par Bion lui-même), ces notions de contenant/contenu renvoient à une des fonctions maternelles essentielles.

    Reprenant la conception kleinienne, il propose l’explication suivante (citée par Gibello) : un contenu psychique (les sentiments mauvais du nourrisson) est projeté dans le bon sein qui lui sert de contenant et qui opère une sorte de désintoxication de l’angoisse. Dans un second temps, ce contenu et ce contenant modifié sont réintrojectés et constituent dans l’appareil psychique une partie de l’appareil à penser. Le bon sein sert, ici, d’image de contenant pour le bébé : il est, en effet, responsable de la toute première expérience observable de la vacuité (le sein qui se vide de son lait, mais qui est toujours présent en tant que structure contenante). Le langage ne se trompe pas : si ce terme est très rarement utilisé pour désigner l’état de ce qui est vide, il est plus couramment employé en littérature en tant que vide intellectuel, absence de valeur. L’expression évoque bien, par sa métaphore, cette étroite corrélation : perception de l’objet partiel extérieur (le sein ou tout autre contenant) et référence mentale.

    L’adaptabilité de la pensée Nous retiendrons de ces deux courants psychanalytiques que toute pensée, pour être mise en forme et pleinement adaptable, s’intègre dans une nécessité de transformation, notamment par le passage de son statut de contenu à un état de concept utilisable sous forme de contenant/contenu. Comme souvent en psychologie, nous mettons en évidence que ce n’est pas tant la somme d’éléments mis bout à bout qui est intéressante (âge + symptôme + pensée + éprouvé + la mère…), mais bien plutôt les interrelations entre ces éléments ; ces mécanismes aboutissant, la plupart du temps, à de nouvelles formes, donc à des créations.

    La mère va permettre à l’enfant de structurer ses modes de pensée et c’est en s’appuyant sur cette structuration que l’individu pourra intégrer et exploiter une multitude de données.

    Par leur mise en adéquation et par leur communication, l’ensemble aboutira à un traitement original, mais potentiellement adaptable à l’environnement.

    Tout ceci pourrait être résumé de la manière suivante : pour devenir artiste-peintre et lancer un mouvement novateur, il faut préalablement intégrer la maîtrise du tracé ainsi que les possibilités de mise en relation de ces tracés.

     
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    La créativité comme témoignage d'une bonne relation mère/enfant
    La créativité Nous entendons le terme de créativité tel que Winnicott l’emploie :

    Le lecteur consentira, je l’espère, à envisager la créativité dans son acceptation la plus large sans l’enfermer dans les limites d’une création réussie ou reconnue, mais bien plutôt en la considérant comme la coloration de toute une attitude face à la réalité extérieure (Jeu et réalité).

    Winnicott va plus loin dans son argumentation : il estime que ne pas vivre de façon créative témoigne d’une mauvaise santé !

    Le jeu Or l’un des premiers moyens d’expression de cette créativité est le jeu auquel il donne également une conceptualisation très large.

    Nous verrons comment le jeu prépare l’abord des obligations scolaires futures.

    La psychanalyse voit dans cette activité humaine un signe du développement psychoaffectif. S. Freud parle du jeu symbolique de l’enfant de 18 mois.

    Dans l’expérience d’un mouvement de va-et-vient d’une bobine de fil, le jeune enfant perçoit la possibilité d’éloigner un objet, puis de le récupérer, avec tout le plaisir qu’il peut en retirer. Il a une fonction de symbole car il évoque l’absence de la mère à certains moments et sa réapparition à d’autres. Face à l’événement de l’absence de la mère, porteur d’angoisse, l’enfant n’est plus passif mais devient actif, et assimile ainsi psychiquement comment gérer l’absence de l’autre. La fonction de ce type de jeu est de permettre d’assimiler psychiquement l’absence de la mère. On peut mieux comprendre l’étayage psychique de la relation maternelle sur l’activité du jeu, qui se passe dans le réel, en pensant aux jeux de cache-cache que les enfants vivent avec une telle intensité qu’un regard d’adulte est fort amusé.

    La fonction défensive du jeu Anna Freud met en valeur la fonction défensive du jeu en tant qu’il permet de renverser une attitude passive masochiste en attitude sadique par identification à l’agresseur (il s’agit, cette fois, du gendarme et le voleur où l’enfant s’identifie tour à tour au gendarme, image du surmoi, puis au voleur, enfant puni). Selon elle, cette capacité acquise à projeter son agressivité, mais aussi à apprendre à se défendre de façon plus élaborée que la simple mise en acte (agressive) aura un rôle dans la socialisation de l’enfant.

    Mélanie Klein, en observant des jeux d’enfants, déduit que l’activité ludique aurait la même place chez l’enfant que le rêve chez l’adulte : elle permettrait une satisfaction substitutive des désirs et transformerait l’angoisse, que tout enfant ressent, en plaisir par des mécanismes de clivage et de projection et grâce à l’activité de maîtrise que permet le jeu.

    L’espace transitionnel Quant à D. W. Winnicott, il conçoit l’espace de jeu comme un espace intermédiaire entre l’enfant et l’extérieur, c'est-à-dire un espace à la fois non interne et non réel, mais qui lui permet de faire le lien.

    Or cette aptitude à créer et à potentialiser cet espace intermédiaire provient en ligne directe des toutes premières relations mère/enfant. Au début, la mère, par son adaptation quasi totale à son bébé lui permet d’imaginer, d’avoir l’illusion pour reprendre les termes de Winnicott, que lui et sa mère ne font qu’un. Il n’y a pas d’espace entre eux.

    Peu à peu, la mère va être presque comme défaillante, ce qui va contraindre l’enfant (et quel bonheur pour lui !) de faire appel à ses propres capacités d’action sur l’extérieur. Winnicott, dans son concept tant répandu de la mère suffisamment bonne précise :

    La tâche ultime de la mère est de désillusionner progressivement l’enfant, mais elle ne peut espérer réussir que si elle s’est d’abord montrée capable de donner les possibilités d’illusion.

    Autrement dit, très tôt l’enfant apprend à se créer une image de l’objet temporairement absent, mais la bonne mère présente l’objet réel au bon moment de façon à ce que le nourrisson fasse l’expérience de la relation fantasme/réalité. La distance entre les deux se fait progressivement et c’est ce que définit Winnicott à travers l’espace transitionnel. Cet espace transitionnel ne se conçoit donc pas d’emblée. Il est créé par l’imaginaire de l’enfant grâce à la mère.

    Au cours de la maturité de l’enfant, cet espace variera par sa dimension et par son contenu. Winnicott indique :

    J’ai introduit les termes d’objets transitionnels et de phénomènes transitionnels pour désigner l’aire intermédiaire d’expérience qui se situe entre le pouce et l’ours en peluche, entre l’érotisme oral et la véritable relation d’objet, entre l’activité créatrice primaire et la projection de ce qui a été déjà introjecté, entre l’ignorance primaire de la dette et la reconnaissance de celle-ci (“ dis merci ! ”) (De la pédiatrie à la psychanalyse).

    Nous avons rappelé la définition de l’auteur afin de montrer que les différentes approches (clinique : observation des relations de l’enfant avec son nounours ou psychanalytique : érotisme oral, relation d’objet, etc…) reviennent à cette même idée simple (ô combien originale en son temps) que l’enfant a déjà une riche élaboration mentale.

    Dans ce contexte de phénomène transitionnel, tout objet extérieur va être perçu de manière variable: cela va effectivement du nounours sale qui suit l’enfant partout, aux jeux de construction jusqu’à la manipulation des mots comme transition entre l’objet réel et l’objet fantasmé.

    Du désillusionnement dans la relation mère-enfant aux premiers investissements On perçoit comment le goût pour les activités scolaires va s’installer : le tracé dans le dessin, le mot dans les échanges humains et son caractère indispensable pour communiquer.

    On passe ainsi d’un schéma :   

    à des schémas de type :    

    objet transitionnel (nounours)  →  Jeux de plus en plus élaborés  →   Expérience culturelle (dont langage)

    pour aboutir à :   

    L’enfant étant cette fois "gonflé" par ses acquis dont il peut gérer le degré de réalité.

    Le jeu est donc un bon indicateur, d’après Winnicott, de l’état de santé de l’enfant : il va donner une idée de ces tout premiers moments de désillusionnement, mais aussi des futurs investissements. La créativité réalisée dans le jeu donne une évaluation de la souplesse avec laquelle l’enfant capte le monde qui l’entoure.

    Le monde scolaire va nous permettre d’effectuer la transition entre les fonctions maternantes et le rôle du père dans l’évolution de l’enfant. Si l’on perçoit de plus en plus l’impact du père très tôt dans l’existence de son enfant, il n’en reste pas moins que, pendant longtemps, et notamment depuis les travaux de S. Freud, il était vu comme représentant de la culture et moyen d’accès à cette culture. C’est pourquoi l’investissement scolaire paraît si corrélé au monde paternel. Nous montrerons comment cette idée s’appuie sur la théorie psychanalytique classique qui ne peut qu’être enrichie par les observations faites depuis ces quelques dernières années.

     
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    Le père
    Le rôle du père dans la maturité de l'enfant :
    les indicateurs de la scolarité
    Le passage du jeu au travail : une histoire de famille ! Avant six mois, l’enfant s’amuse avec sa mère.

    De six mois à un an, le vrai jouet arrive quand la mère a été reconnue totalement (Winnicott). L’enfant commence, comme nous l’avons vu par utiliser un objet transitionnel, sorte de soutien de fantasmatisation autour de la mère (id.). Ses divers développements (marche vers un an, préhension de l’objet qui se précise) lui permettront d’avoir une perception de plus en plus fine de l’objet.

    La découverte du monde par le jeu revêt trois directions qui se suivent chronologiquement et finissent par établir des liens :
    - découverte de son propre corps et de ses limites ;
    - découverte de l’objet, puis des objets (objets transitionnels, puis objets de son univers) ;
    - découverte de la socialisation (objets humains et lois qui régissent leur univers).

    Par suite, si jouer conduit à établir des relations de groupes (Winnicott), alors c’est par ce biais que l’enfant symbolise l’univers qui l’entoure, en intégrant les règles sociales qui ne sont pas forcément les mêmes que les siennes.

    Chaque découverte lui permet de créer et ainsi d’utiliser différemment des éléments acquis. Pour continuer à créer, il doit être aidé par son entourage. Lebovici pense que le premier jeu de l’enfant est justement le suçage du pouce qui intervient comme le moyen de se satisfaire en dehors de la mère. Cette notion de satisfaction est très importante. Si l’enfant crée et continue à créer, c’est qu’il en tire plaisir … et l’on peut supposer que tout intérêt futur pour un objet se fera dans l’idée anticipatrice d’en tirer peu ou prou une satisfaction, voire l’espoir d’une réussite (Wallon).

    Le passage au langage Or le jeu s’accompagne de mises en mots qui vont permettre l’accès au langage oral construit, puis au langage écrit (début de la scolarité).

    Pour cela, il doit avoir un ensemble de pré-requis à son actif, c'est-à-dire des règles, des acquisitions, une volonté, préalablement intégrées en lui et prêtes à être exploitées.

    Les pré-requis de nature cognitive Ces pré-requis sont, bien entendu, de nature cognitive : activité de type intellectuel, l’école a recours à un univers de symboles, de concepts, d’opérations grâce auxquels le perçu est organisé dans un ensemble de relations abstraites et définies ; ce qui exige un double effort, de comparaison et de différenciation (Traité de psychologie de l’enfant).
    Les pré-requis de nature affective Ces pré-requis sont également de nature affective et c’est cela que nous développerons.

    En effet, dans la théorie classique freudienne, le désir d’écrire et de lire découle de la sublimation de la curiosité sexuelle et des interrogations sur l’origine et la différence des êtres et des choses dans le champ du scopique, qui concerne la vision, et de l’auditif (Journal des psychologues nº 86).

    Autrement dit, tout ce qui crée questionnement, toute curiosité concernant la vie elle-même (et ses corrollaires : naissance, mort, pulsions…) vont être transposés symboliquement sur les moyens de connaissance proposés par la société. L’écriture est donc éminemment symbolique, comprenant des règles socialement acceptées. Sur un plan psychopathologique tout déplacement de lettres, toute règle de grammaire écartée, toute inversion pourront alors se concevoir comme des distorsions du monde symbolique de l’enfant.

    Les dernières recherches sur la dyslexie tendent à décrire ce phénomène. Rappelons ce qu’est la dyslexie : il s’agit d’une difficulté d’acquisition de la lecture, non associée à une déficience mentale, souvent accompagnée de difficulté d’acquisition de l’orthographe (dysorthographie) ; cela se traduit par une confusion des graphèmes proches (b/d, p/q, or/ro), une omission des finales (arbes pour arbres), des problèmes de découpage et de rythme dans la phrase (ponctuation). Remarquons que les symptômes associés, retards de langage, troubles de la latéralisation (30 à 50 % de gauchers contrariés), troubles de l’organisation temporelle et spatiale mettent en jeu le corps de l’individu.

    J. P. Durif-Varembont, dans un article réalisé pour le Journal des psychologues nº 86, fait part de ses observations concernant les enfants dyslexiques et dysortographiques. S’appuyant sur les positions de S. Freud, F. Dolto et B. Bettelheim notamment, il explique :

    Les lettres, les phrases (comme les chiffres) suivent des lois de combinaison tout en sollicitant pour celui qui écrit des investissements archaïques antérieurs concernant son corps propre ; la séparation du corps à corps avec la mère, la différence des sexes, la castration. Quand on écrit, on coupe (on ponctue, on laisse des blancs), on divise, on ajoute, on retranche et il est question de dessus/dessous (b/p), devant/derrière, masculin/féminin, vie/mort, ouvert/fermé, muet/parlant.

    La langue du père Autrement dit, l’acquisition de la lecture et de l’écriture est liée aux possibilités de l’enfant à s’autonomiser, à accepter la rupture entre sa mère et lui. Il doit passer de la langue de la mère, marquée par les émois du corps du bébé, la compréhension non verbale (les deux se comprennent au-delà des mots) à la langue du père, véhiculant, selon la position psychaalytique, les règles culturelles et sociales, un père intervenant comme tiers séparateur entre la mère et l’enfant.

    Nous abordons ainsi, à travers des repères scolaires, la fonction du père. Pourquoi cette démarche ? Pendant longtemps, dans l’esprit de nombreuses familles, le père intervenait brusquement au moment de l'âge de raison de l’enfant (7 ans). Auparavant, il lui arrivait, s’il avait le temps, de jouer un peu avec son enfant, de commencer à lui former l’esprit en lui faisant découvrir le monde des adultes.

    La psychanalyse, elle-même, quoique plus nuancée, donnait au père une fonction symbolique, de l’ordre des mots. Sa présence n’était soi-disant pas nécessaire du moment que la mère créait le père dans l’imaginaire de l’enfant, lui parlait de lui.

    Toute la représentation de ce qu’était un père était alors régie par la mère, si bien que le risque était grand :
    - soit qu’elle n’en parle pas, privilégiant ainsi une relation exclusive avec son enfant ;
    - soit qu’elle en parle en des termes peu avantageux, faisant part de ses propres projections sur l’Homme.

    Tout cela n’est pas faux et tient effectivement une large part dans la formation de l’image paternelle. Cependant de même que l’on à observé que l’enfant se développait en confrontant ses expériences à la réalité, de même l’enfant doit-il être confronté à un père réel, c'est-à-dire un père physiquement et psychiquement présent.

    Il apparaîtra peut-être évident à certains que le père participe parfois activement à la grossesse de la mère de son enfant. Le film 9 mois, illustre bien ce phénomène. Lemay indique :

    Durant la grossesse, au moment de l’accouchement et tout au cours des premières années de la vie, le père projette, lui aussi, tout un ensemble d’émotions, élabore une activité fantasmatique intense qui dynamise les fonctions paternantes. Même s’il ne porte pas le bébé dans son ventre, il opère une gestation psychologique qui se traduit par des rêves, parfois par des sensations abdominales, souvent par une écoute du corps de la mère qui est, en fait, une écoute du corps de l’enfant.

    C’est ainsi que l’on assiste à une multitude de rituels dans certaines peuplades, appelées rites de la couvade effectués par des hommes, consistant à mimer la mise au monde d’un enfant.

    Nous avons déjà mentionné ce phénomène décrit par B. Bettelheim, argument d’opposition aux principes freudiens proposé par C. Olivier.

    L’envie d’avoir des enfants n’est pas uniquement le fait de la mère ! une évidence qui, pourtant, a engendré de nombreuses oppositions.

    Pour un père, il s’agit au moins de perpétrer la descendance dans notre culture patrilinéaire (transmission du nom de père en fils).

    D’un point de vue social, l’évolution de la notion de patriarcat et du rôle du père à travers les siècles nous apportent un éclairage sur la progression des mentalités à son égard.

     
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    Repères historiques et culturels de la fonction paternante
    Au début le matriarcat Sur l’apparition du patriarcat dans notre civilisation, les avis sont partagés. Une idée semble, toutefois, rassembler anthropologues, ethnologues et historiens : il y avait eu, en des temps anciens, une période de matriarcat. Ce n’est que peu à peu que le père serait apparu comme chef de famille, dans ses fonctions de protection, de prise d’autorité, voire même de sévérité.
    Le patriarcat chez les Grecs Ce sont les Grecs qui ont introduit une séparation des rôles du père et de la mère autour de la notion de gynécée (maison) : dès que la femme acquérait son statut de mère, elle était recluse dans son foyer alors que le mari possédait une fonction sociale, extérieure à la maison. C’est lui qui rapportait l’argent, qui avait des discussions avec l’extérieur, qui s’octroyait des droits politiques … la mère étant cloîtrée dans sa fonction nourricière. L’enfant, lui, était d’ailleurs laissé exclusivement à la mère. Ce dernier devait se taire en la présence de son père. Il n’existait qu’en tant que moyen pour faire perdurer le nom du père. La puissance et l’autorité du Père furent perçues pendant des siècles comme une évidence. Que s’est-il passé pour que, en 1970, les textes de Loi française aient substitué cette notion de puissance paternelle à un statut d’autorité parentale qui, depuis 1993, est censée être exercée en commun ?

    Il faut attendre le siècle des Lumières pour que certains abus paternels soient mis en évidence : l’homme, qui jusqu’alors possédait un droit de vie ou de mort sur sa femme et ses enfants (Droit romain) est appelé à davantage de raison et d’humanité.

    Vers une égalité des droits du père et de la mère Au moment de la révolution, les termes de loi donnent un nouveau souffle au noyau trinitaire, père-mère-enfants, en supprimant l’expression droit du père au profit de devoir d’instruction. L’in­tervention de l’État sur la famille suspend également certains avantages que le père possédait alors, tels que la possibilité de déshériter sa descendance, le manque de justification de punitions infligées aux enfants : les tribunaux de famille auront, désormais, un droit de regard sur l’organisation familiale.

    Les mouvements féministes et individualistes du xxe siècle ont valorisé la femme dans sa fonction d’individu à part entière, responsable de sa descendance et décidant seule, en cas de filiation naturelle, du sort de leur enfant.

    Est-on passé pour autant d’un patriarcat omnipotent à un matriarcat tout aussi puissant ? Remarquons que le nom de l’enfant est toujours, si les parents sont mariés, le nom du père. Il y a donc, au moins sur un plan symbolique une fonction paternelle conservée.

     
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    Fonction symbolique du père
    Le nom-du-père On doit à Lacan, en particulier, un long travail sur la fonction séparatrice du père entre la mère et l’enfant. Le fameux jeu de mots entre nom et non du père évoque l’impact de cette nécessaire nomination symbolisant la non-volonté de promouvoir le monde symbiotique mère/enfant. Ceci ne peut se faire, selon l’auteur, que si la mère elle-même laisse paraître à l’enfant sa propre référence au père, au phallus, c'est-à-dire cette part symbolique qu’elle ne possède pas.

    L’auteur introduit ainsi une distinction entre père réel, père imaginaire et père symbolique. Lemay rappelle dans L’éclosion psychique de l’être humain :

    Le père réel est le géniteur, celui qui a donné la vie. Le père imaginaire est celui que l’enfant et la mère se représentent à partir de leurs perceptions, de leurs images, de leurs désirs inassouvis.

    Le père symbolique est celui qui donne un nom, une parole responsable.

    Notons que les trois peuvent être indépendants l’un de l’autre. L’important étant que l’enfant, au niveau psychique, fasse le lien, c'est-à-dire une synthèse structurée, mais souple sur laquelle il peut s’appuyer.

    Père réel, père imaginaire, père symbolique Or divers facteurs peuvent intervenir, à la fois sur chaque entité et sur les liens établis entre elles. Le père réel, par exemple, sera influencé par les références historiques des écrits juridiques qui, pendant longtemps, reposaient sur l’idée que l’on est toujours sûr du fait que c’est sa mère qui nous a mis au monde, mais l’identité du père est donnée par la mère !

    De même, l’évolution des techniques médicales telles que l’identification génétique du père ne laissant plus de doute planer, les techniques d’insémination artificielle renvoyant à de nouvelles préoccupations … ont également apporté des modifications à la dimension génitrice du père.

    Le père imaginaire par sa dimension imagée pourra être repéré à travers les fantasmes et les rêves de l’enfant. De nouveau, on perçoit l’influence de la mère à ce niveau puisque, suivant la thèse de nombreux auteurs tels que Bion ou Winnicott, c’est la capacité imaginative de la mère qui va préfigurer celle de son enfant.

    Quant au père symbolique, il met en jeu le champ du langage qui coïncide avec l’inconscient, ce qui illustrent, comme nous l’avons indiqué antérieurement, les difficultés d’utilisation de ce langage ainsi que l’acceptation de le potentialiser.

    L’archétype du père Ajoutons que la mère n’est pas la seule à influencer la perception globale du père de l’enfant. L’hypothèse jungienne consiste à dire qu’il existe un quatrième facteur entrant en résonance avec les trois autres : il s’agit de l’archétype père.

    De même que l’archétype mère, le père archétypique est préformé dans l’inconscient collectif des individus. Il intervient comme une instance unificatrice de la représentation que l’enfant a du père. Dans ce contexte, le père symbolique est une forme d’actualisation de l’archétype qui lui correspond : il dépend, à l’inverse de l’archétype qui est strictement a-temporel, des facteurs familiaux de la situation individuelle de l’enfant, de sa culture et de l’historique environnant.

    Ce dernier facteur nous paraît être au cœur de notre étude. La conception du père a, nous l’avons montré, évolué avec le temps et nous arrivons à un moment clé où l’on parle communément de renversement des valeurs, de l’égalité homme-femme, de père-absent…

    Qu’en est-il vraiment de ces affirmations ? Qu’est-ce qu’un père aujourd’hui ? Comment se comporte-t-il fréquemment avec son enfant ? Quelle place la mère lui laisse-t-elle ? Quelle place accepte-t-il de prendre ? C’est ce que nous tenterons d’aborder dans cette partie, en nous appuyant sur des recherches récentes.

     
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    La place du père aujourd'hui
    Sur le plan symbolique, il semble que les fonctions parentales ne changent pas. C’est ce qu’indiquent des études effectuées dans la fin des années 1980, parues dans le Journal des psychologues nº 88 :

    Métaphoriquement, la mère est source et enveloppe alors que le père est colonne (axe) et pont. Ils ont chacun leurs fonctions et celles-ci sont immuables. Par contre, les rôles ont subi des transformations.

    Concernant les fonctions paternelles, elles seraient de cinq types : transmission, séparation, différenciation, initiation et sécurité existentielle.

    C'est-à-dire :

  • transmission du nom du père, introduisant ainsi l’enfant dans une lignée paternelle ;
  • séparation de la dyade mère/enfant, indispensable à l’autonomie physique et psychique de l’enfant et préparant l’enfant à entrer dans le monde socialisé qui l’entoure ;
  • différenciation par la possibilité qu'a le fils de s’identifier à lui ;
  • initiation à la vie sociale, à ses règles, à la culture, à la Loi … et à l’acceptation de chacun de ces éléments ;
  • sécurité existentielle, en assurant une structure de la famille.

    Sur ce dernier point, il paraît judicieux d’introduire une distinction entre le rôle de structuration psychique de la mère et de celui du père. Dans le premier cas, il s’agit d’offrir les capacités d’accepter, de recevoir et de composer avec les données extérieures (expériences physiques, perceptions, objets) ou intérieures (impératifs des besoins, sensations, émotions). La mère donne à penser à l’enfant. Dans le second cas, le père apporte les éléments de synthèse des données, de logique des faits intégrés dans la culture, des nécessités extérieures. Pour utiliser une métaphore, la mère est la matière première, la roche, la terre sur laquelle et avec laquelle le père va composer les murs et les toits d’une maison sécurisante, en harmonie avec la vie sociale environnante. Il est, en fait, l’architecte composant notamment avec des données techniques.

    Mais qu’est-ce qu’une architecture sans apport humain, c'est-à-dire sans sentiments ?

  • Evolution de l’image du père Pendant longtemps, l’image d’un père qui pleure ne correspondait pas aux critères sociaux. L’élément pleur était naturellement, ou plutôt anti-naturellement, confondu avec l’élément eau rattaché à l’archétype mère. Mieux valait être agressif quitte à trop refouler ses émotions plutôt que paraître sensible.

    C’est ce qu’évoque Guy Corneau, auteur de Père manquant, fils manqué, dans un article du Journal des psychologues nº 88 :

    Dans notre culture, […], être homme signifie principalement ne pas exprimer ses sentiments.

    Plus loin, il nuance :

    Heureusement, avec la désolidarisation des valeurs patriarcales due, en grande partie, à la révolution féministe, de plus en plus d’hommes souffrent de leur position de paralytiques émotionnels et ne désirent plus être complices de cette mise à mort de la sensibilité masculine.

    L’auteur de cet article appelle cela être père : oser aimer. Cela semble d’autant plus important que, dans un contexte familial où le père est de plus en plus présent au sens physique du terme, tout manque réel de caractéristiques humaines et émotionnelles sera plus fortement ressenti.

    Confronté à la réalité, l’enfant ne se contente plus des ton père t’aime, même s’il ne te le dit pas de la mère, d’autant plus qu’elle peut elle-même taire ces aspects.

    Des enquêtes récentes réalisées en 1985 et 1987, citées par le Journal, ont mis en évidence que les pères d’aujourd’hui s’impliqueraient davantage aussi bien dans leurs activités traditionnellement paternelles (autorité, jeux, échanges verbaux) que dans des activités ordinairement plus maternantes de type nursing (donner le biberon, donner le bain, conduire l’enfant chez le médecin…). Le père apparaîtrait comme plus présent et plus proche et moins puissant qu’auparavant.

    Nous pensons qu’il faut nuancer ces résultats, non pas qu’ils ne représentent pas une certaine réalité, mais il paraît nécessaire de considérer que ces recherches portaient sur des parents d’enfants de crèche de la ville de Toulouse, autrement dit, sur des individus qui avaient fait des démarches pour inscrire leur enfant en crèche, qui avaient les moyens de régler cette crèche, d’y conduire leur enfant … et il y a lieu de tenir compte de tous ces facteurs.

    Il faut aussi différencier les pères en fonction des facteurs suivants :
    - l’influence de l'âge. Les pères jeunes seraient plus participants ;
    - la sphère socio-professionnelle. Les enseignants éducateurs et paramédicaux auraient davantage tendance à s’occuper de leurs enfants ;
    - le milieu socio-culturel.

    Des pères plus sensibles ? En effet, deux attitudes sont à considérer : un mouvement de recherches portant sur des catégories de population particulières tend à démontrer que le père s’implique plus dans ses fonctions. À l’inverse, la réalité des expériences analytiques de nombreux thérapeutes apporte des résultats contradictoires, notamment sur la qualité de la présence paternelle.
    Père absent chez le petit enfant L’étude de l’impact de cette présence a montré que plus l’absence du père a été longue et précoce dans la vie de l’enfant, plus il présentera de troubles psychopathologiques (Trunnel, 1968).

    Dans les années 80, ces études ont porté sur des données plus précises (citées par le Journal des psychologues, nº 88) :

  • en 1979, F. A. Pedersen a montré que des bébés âgés de cinq à six mois pouvaient être sensibles au fait que la possibilité d’interagir avec leur père était satisfaite ou pas : les garçons, qui n’avaient pas eu l’occasion d’interagir avec leur père au cours des premiers mois (en raison d’un déplacement professionnel ou d’une rupture conjugale), présentaient des scores systématiquement plus bas dans les épreuves de développement mental, de réactivité aux stimuli sociaux, de manipulation d’objets nouveaux que les garçons normalement stimulés par leur père.
  • en 1982, R. Levy-Shiff a noté que les enfants de deux à trois ans étaient affectés par l’absence du père (en raison, cette fois, du décès avant la naissance), sur le plan de l’adaptation à la vie familiale et à la vie de l’école maternelle : les garçons du groupe père absent en particulier étaient moins bien intégrés sur le plan social et avaient plus de difficultés dans l’interaction avec les compagnons de jeu que ceux du groupe des foyers intacts.

    Le schéma d’un père intervenant uniquement au moment de l’Œdipe, en tant que séparateur de la relation idyllique mère/enfant, venant perturber l’équilibre comme une sorte de négatif, pourtant nécessaire, est sérieusement remis en question !

    Dès les tous premiers moments de la vie d’un enfant, le père est déjà pensé, perçu, senti par l’enfant et montré par la mère.

  • Chez la petite fille Une distinction entre père/fille et père/fils va maintenant être envisagée. On peut, en effet, se demander avec naïveté si la fille n’aurait pas moins besoin de son père que le fils. Ce dernier doit, en théorie, s’identifier à lui alors que la fille, toujours en théorie, s’identifie à la mère. Mais, en tant que personnage introduisant dans le monde culturel et social, le père a probablement un rôle à jouer auprès de sa fille.

    En 1972, Hetherington s’intéresse au facteur de présence du père sur de jeunes adolescentes de treize à dix-sept ans. Il observe que l’absence du père provoquait chez ces jeunes filles des difficultés dans leurs relations aux personnes du sexe masculin. Mais ces difficultés sont différentes suivant que le père est décédé ou absent pour d’autres raisons. Dans le premier cas, on observe un évitement des personnages masculins alors que ce contact est recherché par les autres. Cette recherche s’accompagne de sentiments de peur et d’insécurité qui explique dans les faits une conduite maladroite et inadaptée.

    Par ailleurs, il semble que la jeune fille adopte une attitude empreinte d’un manque de contrôle des émotions, la conduisant à développer une vie sexuelle précoce.

    Ces recherches tendent donc à montrer que l’impact du père sur la fille toucherait plutôt la sphère relationnelle de cette dernière ; en ce qui concerne les fils, les performances intellectuelles seraient elles-mêmes touchées.

    Les conditions de l’absence du père En 1970, Santrock et Wholford s’aperçoivent que les fils, dont les pères sont absents du fait d’un divorce, se montrent plus agressifs que les autres. Pour sa part, Hoffman, la même année, observe que ce même type de jeunes garçons possèdent un faible sens de la culpabilité (héritier du complexe d’Oedipe, notamment) et une faiblesse du jugement moral.

    Gérard Poussin dans son article du Journal des psychologues, cite également d’autres conclusions portant sur les répercussions tardives de l’absence de père sur l’adulte cette fois. La fréquence des conduites addictives telles que l’alcoolisme, la toxicomanie ainsi que des conduites suicidaires serait liée à ce facteur, à ceci prés qu’une étude de Jacobs et Teicher (1967) montre que ce n’est pas tant la perte du père en elle-même pendant l’enfance qui est déterminante, mais toutes les circonstances qui ont accompagné cette séparation.

    Ces circonstances tiennent, pour la plupart, dans la capacité de la mère à interpréter ce départ. Cette influence sera, bien entendu, d’autant plus forte que l’enfant sera jeune et donc mal préparé à juger par lui-même de la différence entre la réalité des faits, sa propre perception et celle de la mère.

    Ces circonstances comprennent aussi le sens donné par l’environnement, la société et la culture.

    De même que la mort peut être vécue différemment selon le contexte (croyance en un au-delà, perte d’un proche à la guerre, circonstances du décès, âge du défunt…), la présence ou l’absence d’un parent prend une signification qui dépend du milieu social.

     
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    La société
    Le troisième partenaire de l'identité d'un individu :
    la société environnante et la culture qui s'y rattache
    Nous avons montré comment les deux parents préparaient un enfant à s’intégrer aux autres, c'est-à-dire à une culture et à une société. Mais, qu’est-ce au juste que cette société qui nécessite une telle préparation pour accueillir en son sein un individu nouveau ? Quelles sont les conditions de son acceptation ? En retour, quels sont les bénéfices secondaires que peut en tirer l’être humain pour accepter cet effort d’intégration ?
    L’identité sociale Nous touchons, ici, à l’identité sociale d’un individu. Cette notion d’identité au sens social a été étudiée tardivement : le premier à s’y être véritablement intéressé est Éric Erikson en 1950. Mais un regain d’intérêt pour ce concept est apparu de nos jours en raison de la prise de conscience des identités spécifiques culturelles, qu’elles soient bretonnes, corses, africaines ou australiennes…

    L’identité sociale recouvre aussi des identités multiples de groupes sociaux (sous-groupes de la société d’appartenance) auxquels on adhère par choix ou par modèle familial : l’identité professionnelle, l’identité d’un groupe d’âge, l’identité de classe sociale et bien d’autres !

    Identité individuelle et identité sociale Toute la question va tourner autour des limites : limite entre identité individuelle et sociale, entre adaptation réelle et contrainte, entre normal et marginal … autrement dit entre l’adaptation saine et le conformisme sado-masochiste pointé par Fromm (cité par Devereux) !

    Cette problématique est bien exposée par Devereux (Essais d'ethnopsychiatrie générale) que nous citons :

    Il y a lieu d’établir une distinction assez simple entre l’adaptation extérieure (manifeste) et l’adaptation intérieure. Un certain degré d’adaptation extérieure est nécessaire à la survie de l’individu dans n’importe quelle société. L’individu normal vivant au sein d’une société saine est dans une position privilégiée, car il peut introjecter (ou intérioriser) les normes culturelles sous forme d’un idéal du moi subsidiaire, recours qui lui est interdit dans une société malade, sous peine de devenir lui-même névrosé ou pire. De plus, tout homme suffisamment rationnel pour s’adapter extérieurement à une société malade, sans pour autant en intérioriser les normes, éprouvera un tel malaise et connaîtra un tel isolement qu’il cherchera éventuellement à échapper à cette double vie soit en se lançant dans une rébellion inopportune et donc autodestructrice, soit en se forçant à se conformer à des normes qui lui répugnent absolument ; et par réaction de défense, il viendra ainsi à se muer en fanatique.

    Le ton est donné. L’individu possède à son actif quatre possibilités que nous avons illustré, ci-dessous, sous forme de deux axes :


    - l’axe horizontal représente l’état de la société dans laquelle se trouve l’individu. D’un point de vue politique, il peut s’agir d’une société démocratique, dictatoriale, anarchique, sauvage… D’un point de vue social, cette société peut être génératrice de symptômes sociaux (chômage, dépersonnalisation, infantilisation, bien-être, équilibre familial ou, au contraire, augmentation du nombre de divorces, changement, permanence des valeurs…) ;
    - l’axe vertical représente l’individu qui a le choix de s’adapter ou non à cette société.

    Deux cas de figures peuvent apparaître dans le cas d’une société saine :

  • l’individu adhère aux principes de la société. Il peut alors espérer y trouver quiétude, sérénité et épanouissement.
  • l’individu n’adhère pas à ses principes. Le mal être va s’installer ; aucune motivation constructive et positive ne pourra se faire jour.

    Par ailleurs, si la société est malade, notamment en période de guerre, l’individu se trouvera de nouveau à l’orée de deux solutions dont les conséquences seront bien différentes des précédentes. Devereux cite Ackerknecht :

    En avril 1945, la tâche du psychiatre allemand était accomplie le jour où son patient adhérait au parti nazi ; en mai 1945, elle s’achevait le jour où son patient s’engageait dans le parti chrétien-démocrate (s’il vivait à Francfort-sur-le-Main) ou dans le parti communiste (s’il vivait à Francfort-sur-l’Oder).

  • Interactions entre identités sociale et personnelle Cette réflexion illustre bien la relativité de ce qu’est une saine adhésion de l’identité personnelle à l’identité sociale qu’il convient d’adopter, car elle recouvre une majorité ou tout au moins une puissance faisant force de loi.

    L’identité personnelle touche au sentiment d’identité, donc à notre existence en tant que personne, à la part de nous-même différente des autres membres du groupe, à l’image que nous avons de nous-même.

    L’identité sociale touche à l’image extérieure, c'est-à-dire celle que nous donnons aux autres, mais également celle qu’ils nous renvoient de nous-même.

    L’une influe sur l’autre et c’est bien pour cette raison que la nécessité d’adaptation se fait sentir.

    L’inconscient : lieu de rencontre Dans sa tentative d’unification des concepts de psychiatrie et d’ethnologie, Devereux dégage la notion d’inconscient comme lieu de rencontres des diverses influences tant individuelles que collectives.

    Il rappelle que l’inconscient, au sens psychanalytique, recouvre ce qui n’a jamais été conscient (les représentants psychiques du ça, comprenant ceux des forces pulsionnelles) et ce qui a d’abord été conscient, mais qui a été refoulé par la suite, tels que des souvenirs d’événements de la vie ou bien des traces mnésiques (c'est-à-dire restées en mémoire) laissées par des émotions, des fantasmes…

    La part anciennement consciente peut se diviser, en regard des notions culturelles en deux groupes : la part inconsciente de la personnalité éthnique et l’inconscient idiosyncrasique.

    Si ces termes peuvent sembler compliqués, ils n’en renferment pas moins des notions qui nous aideront à concevoir les parts respectives du social et du personnel.

    L’inconscient culturel Le segment inconscient de la personnalité ethnique désigne l’inconscient culturel, c'est-à-dire cette part commune à la plupart des membres d’une même culture. Il est composé des éléments refoulés par chaque génération qui apprend à la suivante à les refouler aussi : il s’agit notamment de conflits inconscients.

    Nous avons vu que tout individu, pour faire face à des conflits psychiques, avait appris à se défendre par des mécanismes dont l’efficacité, l’adaptabilité et la pertinence étaient garants d’une bonne santé mentale. Il en va de même à l’échelle d’une société : la culture met à la disposition de l’individu un certain type de moyens défensifs communément admis pour faire face à une difficulté.

    L’ensemble de ces conflits et de ces mécanismes de défense typiques sont maintenus dans l’inconscient culturel.

    L’inconscient idiosyncrasique Quant à l’inconscient idiosyncrasique, il signifie tout simplement la partie de l’inconscient propre à (idios, mot grec signifiant spéciale à) l’individu, comprenant sa propre synthèse (syncrasis, mot grec signifiant mélange).

    Pour le distinguer du précédent, nous dirons qu’il représente les éléments refoulés à cause de stress uniques et spécifiques à l’individu.

    L’adaptation aux normes sociales Selon Devereux, ces stress peuvent être :
  • les expériences qui, sans être typiques d’une culture donnée […] surviennent fréquemment pour être reconnues et reformulées culturellement ;. C'est-à-dire que la société donne un certain sens à l’événement survenu et prévoit les suites comportementales que l’individu pourra adopter (cas d’un deuil, par exemple).
  • les expériences qui ne sont ni caractéristiques d’une culture, ni numériquement fréquentes, mais qui atteignent certains individus particulièrement malheureux.

    Devereux donne alors l’exemple de la société grecque décrite dans l’Iliade : les traumatismes infligés à une veuve ou à un orphelin suite à la mort d’un homme tombé dans la bataille seront mieux reconnus et valorisés dans ce type de société guerrière que les traumatismes d’un individu laid dans une société où l’homme fort et la beauté virile sont érigés en idéal.

    Autrement dit, un individu malade au sens psychiatrique serait un individu qui ne parviendrait pas à utiliser les défenses proposées par la société. Cette incapacité individuelle serait en partie due à des facteurs psychologiques (manque d’adaptation général, opposition aux modèles proposés, lacunes dans la maturité de l’individu…), physiologiques (handicaps physiques, mentaux qui, suivant les sociétés, sont pris en compte ou non), culturels (origine culturelle différente, préparant l’individu à affronter les conflits de façon particulière, parfois inverse de celle qui l’environne).

  • Le courant de l’ethnopsychiatrie : une autre grille d’analyse Ce modèle proposé par Devereux et tout le courant ethnopsychiatrique ont l’avantage de reconsidérer les difficultés propres à un individu en regard des références culturelles dans lesquelles il vit ici et maintenant. C’est pourquoi, il y a lieu de :
    Les marginaux
  • reconsidérer les groupes de marginaux en mettant l’accent sur les raisons qui les poussent à s’exclure des règles environnantes : les raisons très personnelles (familiales, constitutionnelles, traumatiques…), mais aussi les influences sociales, à juste titre ou non, qui peuvent pousser un individu à adopter des attitudes extrêmes ;
  • Les phénomènes d’acculturation
  • repenser les phénomènes d’acculturation, c'est-à-dire l’ensemble des phénomènes qui résultent de ce que des groupes d’individus de culture différente entrent en contact continu et, de première main, avec les changements qui surgissent dans les modèles culturels originaux de l’un ou des deux groupes. Ces phénomènes renferment des changements de type déculturation (pertes des modèles culturels d’origine), enculturation (acquisition de nouveaux modèles culturels), transculturation (à la fois perte d’anciens modèles et acquisition de nouveaux, dans une proportion qui varie d’un individu à l’autre).

    En regard de ces termes un peu lourds, mais qui ont pour objet d’apporter des notions plus fines que le simple terme d’adaptation, le lecteur pensera peut-être au concept d’immigration. Il en est d’autres, plus proches de chacun, qui peuvent nous plonger dans ces mêmes dilemmes. Il s’agit, à titre d’exemples, des remaniements technologiques, industriels au niveau de la société (développement envahissant de l’informatique), organisationnels (évolution des techniques de management qui affecte un employé habitué à une certaine structure depuis des années) ;

  • Les normes psychiatriques
  • réinterpréter les normes psychiatriques telles que les notions de normalité dans certaines catégories. On notera l’homosexualité faisant partie des perversions au début du siècle, la fréquence de certaines maladies et de leurs symptômes (nous avons déjà évoqué l’hystérie et ses diverses expressions au cours du temps), les excès acceptables ou non suivant les civilisations (les éventrations au sabre ou seppukus effectuées dans le Japon traditionnel sont valorisées, alors que les suicides en France sont rejetés par notre culture judéo-chrétienne ; l’abus dans un pays comme la France est beaucoup mieux perçu qu’au Maghreb, empreint par la religion musulmane qui interdit l’alcool, etc.).
  • La société, quant à elle, subit également des influences diverses des autres sociétés qui l’entourent. Après cet aperçu microscopique (en termes d’adaptation de l’individu à une société donnée). nous allons élargir notre angle de vue en nous interrogeant sur les points communs et les points distinctifs entre deux sociétés, soit chronologiquement (l’objet d’étude sera alors un pays), soit à un même moment, transversalement (différences entre deux types de civilisations).
    Deux modes de pensée Afin d’exposer clairement de quelle façon une société est elle-même tiraillée entre plusieurs tensions, nous considérerons les deux types de pensées fréquemment opposées en sociologie : la pensée dite sauvage et la pensée dite moderne. Nous verrons comment toutes deux animent le cadre social et de quelle façon l’une exerce une emprise sur l’autre.

    Imaginons que, lors de nos cours de mathématiques du primaire, au moment d’aborder le concept de l’addition, notre cher instituteur, en qui nous croyions aveuglément, nous ait enseigné :

    Deux et deux font quatre, mais ils peuvent tout à fait donner un autre résultat en d’autres circonstances. Une grande confusion régnerait dans nos esprits !

    Pourtant, les vérités scientifiques d’hier sont, de temps en temps, remises en question, avec douleur, et souvent remaniées. L’exemple traditionnel de Galilée, qui, dans la lignée copernicienne, tentait de démontrer aux membres du clergé que la Terre tournait autour du Soleil, résonne encore dans nos esprits !

    La pensée moderne Or notre société, dite moderne, s’accorde à appuyer tout type de raisonnement sur des vérités scientifiques, sur des normes technologiques, tant que l’inverse n’a pas été prouvé.

    Nous fonctionnons normalement sur un principe d’exclusion : si c’est a, ce n’est pas b. Au mieux, nous acceptons le traditionnel triptyque philosophique thèse, antithèse, synthèse où la synthèse représente non pas la simple addition impliquant la coexistence de deux idées contraires, mais plutôt une prise en compte de plusieurs facteurs pour arriver à une idée nouvelle, un compromis en quelque sorte.

    La pensée sauvage Dans la pensée dite sauvage, l’idée sous-tendue est inverse. Elle admet ce qui nous apparaît comme des contradictions, des paradoxes : le temps n’est pas linéaire (avec un passé, un présent et un futur), il est circulaire, ce qui implique qu’un événement apparu il y a cinquante ans ou plus est intégré avec le même aplomb à une situation présente. Il y a impossibilité de progrès et c’est un refus de principe ! L’idée est de maintenir les choses telles quelles, telles que les ancêtres les ont laissées, afin de conserver la cohésion sociale.

    Quelle est la meilleure façon de s’opposer au changement sinon de perpétuer les valeurs ancestrales par un ensemble de rituels qui, par leur nature répétitive et symbolique, hors du temps, assure l’union des membres du groupe social.

    Mais il ne faudrait pas trop facilement associer, pour distinguer ces modes de pensée, pensée moderne-raison et pensée sauvage-affectivité ou irrationnel. Nous savons, depuis les travaux d’anthropologues, tel Claude Lévi-Strauss, que la pensée sauvage est bien articulée sur les mêmes principes d’organisation systémique (oppositions, catégories, schèmes algébriques et combinatoires, repères, classes, etc.) que toute pensée épistémiquement bien formée.

    Ce mode de pensées dite sauvage par certains (Claude Lévi-Strauss), primitive par d’autres (Lévy-Bruhl), est également appelée pensée magique en ce sens qu’elle s’appuie sur des symboles qu’ils soient sous forme d’objets (totems, figurines…) ou d’actes magiques (transes, danses rituelles, actes conjuratoires…).

    Les exemples sont nombreux : le chamanisme (ensemble des pratiques magiques utilisées par des prêtres magiciens de certaines régions telles que l’Asie septentrionale, l’Amérique du Nord, etc.) le vaudou (à Haïti, culte basé sur un syncrétisme = réunion de rites africains et du rituel catholique)…

    Le lecteur pourrait stopper sa lecture en se demandant : pourquoi parler de ces pratiques qui n’ont rien à voir avec notre civilisation ?

    C’est précisément à cette question que nous tentons de répondre. Comment expliquer les superstitions de nos contrées françaises (les revenants en Bretagne, la sorcellerie dans le Berry) et à un niveau plus psychologique, les actes conjuratoires de certaines personnalités obsessionnelles (lavage des mains à répétition, vérifications innombrables…) ou de nous-mêmes en bas âge (sauter les bandes blanches des passages piétons en échange de quoi il nous arrivera une bonne nouvelle…).

    Dans n’importe quelle civilisation, ces deux pensées contraires interagissent de façon plus ou moins prononcée suivant l’époque, le lieu et les mouvements démographiques.

    Elles interviennent, en quelque sorte, hors du temps ; seules leurs manifestations évoluent.

    Cette notion de constante indépendance des facteurs habituels, le temps et l’espace, acquiert une grande importance dans la pensée jungienne. Si beaucoup de théories se sont penchées sur de potentielles explications d’événements ponctuels, il en est peu qui aient traité des points communs à un niveau universel.

    Nous proposons d’exposer les grandes lignes de cette pensée jungienne qui se situe, à la fois, en opposition des autres pensées psychanalytiques et, en même temps, en trait d’union des divers courants humains.

     
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    Une pensée hors du temps :
    la pensée jungienne
    L’inconscient Pour bien saisir en quoi Jung est un auteur original, nous partirons de l’élément distinctif fondamental existant entre Freud et Jung : l’inconscient.
    ... selon Freud Pour Freud, l’enfant naît sans inconscient. Ce dernier se constitue progressivemment par l’effet de la “ répression ”, pièce maîtresse de la théorie freudienne. L’opérateur le plus fondamental responsable de la formation de l’inconscient individuel est le refoulement. Très vite, le petit enfant va se trouver confronté à des interdits, tel que ceux déjà évoqués, l’interdit maternel de la période anale, l’interdit œdipien… La seule solution qui s’offre psychiquement à l’enfant est de cacher ses désirs, en les rejetant hors la conscience, afin d’éviter l’émergence d’affects désagréables en raison de la présence simultanée dans la conscience de pensées contradictoires.

    Freud distingue chronologiquement le refoulement originaire qui inscrirait de premiers éléments dans l’inconscient, et le refoulement, dit après-coup, qui résulte de l’action de deux forces agissant dans le même sens, l’attraction par le noyau inconscient et la répulsion de la part d’une instance supérieure. L’inconscient rassemble ainsi des éléments d’ordre pulsionnel, c’est-à-dire des contenus représentant les pulsions (la pulsion n’étant accessible à la conscience que par sa répresentation et un affect associé) : des désirs, des fantasmes, des traces mnésiques, des formations “ inconscientes ” d’affects...

    ... selon Jung Jung ne remet pas complètement en question ce schéma. Cependant, il estime que l’enfant alimente ses fantasmes par des représentations que l’on retrouve dans toutes les cultures, à travers les siècles, et qui ne concernent pas seulement des contenus pulsionnels et sexuels au plan freudien. L’enfant naîtrait avec des éléments inconscients préformés : l'âme.
    L’inconscient collectif Cette dernière est constituée par des archétypes qui seraient des formes de l’inconscient collectif prédisposant l’individu à chercher un certain type d’expériences.

    Cet inconscient collectif est ainsi nommé pour bien montrer la différence entre l’inconscient strictement personnel défini par Freud et cette forme d’inconscient inné observable dans les manifestations transculturelles et dans les rêves. Dans une récente étude (Aspects psychosociauxde C. G. Jung), nous relevons :

    Nous trouvons, quand nous examinons l’histoire de l’humanité, un répertoire de réactions vitales, de mythes, de croyances, de tendances, qui sont communes à tous les hommes et à toutes les époques, et qui, sous les apparences les plus variées démontrent une propension commune de l’esprit à se cristalliser toujours sous les mêmes formes […]. Les axes de cristallisation qui commandent les réactions de la psyché s’orientent toujours de la même manière déterminée et utilisent les mêmes modèles que Jung a appelé les archétypes.

    Ces archétypes, sorte de moules à représentations présents autant chez l’Amérindien des siècles derniers que chez le Français, sont de l’ordre de l’innéité (de inné : apparu dès la naissance et s’opposant à acquis qui nécessite un apprentissage après la naissance).

    La question est de savoir comment repérer ce qui provient de notre inconscient personnel et ce qui émane de notre inconscient collectif ?

    ... deux exemples : les rêves, les mythes Pour éclairer cette distinction, nous nous appuierons sur deux types d’expression de notre psyché : les rêves et les mythes.
    1) Les rêves comme repérage de l'inconscient collectif
    Jung fait la différence entre les grands rêves qui prennent leur origine dans la couche la plus profonde de l’inconscient, l’inconscient collectif; et les petits rêves provenant de l’inconscient personnel.

    Les grands rêves surviennent, en général, à des moments décisifs de la vie. Par exemple dans la première enfance, à la puberté, vers le milieu de la vie et à l’heure de la mort (La guérison psychologique, Jung).

    On parle alors de guérison archétypique :

    Ce rêve se sert de figures collectives, parce qu’il à pour but d’exprimer un problème humain éternel se répétant indéfiniment et non point un déséquilibre personnel.

    En psychanalyse freudienne classique, on estime que, pour comprendre un rêve quel qu’il soit, il faut inviter le rêveur à faire des associations libres sur le contenu de ce rêve. C’est ainsi qu’une même représentation peut relever de différentes problématiques suivant l’individu. Il convient alors de se méfier des fameux dictionnaires des rêves !

    Mais Jung observe dans Essai d’exploration de l’inconscient :

    Je me souviens de beaucoup de gens qui sont venus me consulter, parce qu’ils étaient déroutés par leurs rêves, ou ceux de leurs enfants. Ils n’en pouvaient comprendre aucun terme. La raison en était que ces rêves contenaient des images dont ils ne pouvaient pas trouver l’origine dans leurs souvenirs ou qu’ils étaient sûrs de n’avoir pas transmis à leurs enfants […].

    Je me souviens particulièrement du cas d’un professeur qui avait eu soudain une vision et se croyait fou. Je pris sur un rayon un livre vieux de quatre cents ans et je lui montrai une gravure ancienne représentant exactement sa vision : Vous n’avez pas raison de vous croire fou, dis-je. Votre vision était déjà connue il y a quatre cents ans.

    Qu’est-ce que ces archétypes, ces images préformées ?

    L’archétype de la mère Nous illustrerons ce qu’est un archétype par l’archétype de la mère.

    Nous intégrons, ici, l’extrait d’un dialogue effectué autour du thème de l’archétype de la mère :

    Question. - Comment l’enfant fait-il la différence entre l’archétype qu’il a de la mère et la mère réelle ?

    E. G. Pioton-Cimetti. - C’est l’image de la mère. L’historique qu’il partage depuis les premiers instants. Les archétypes sont ancrés dans l’inconscient collectif et sont instinctifs.

    Question. - Alors, ils ne tiennent pas compte des aléas sociaux. Si le rôle de la mère est remis en cause, l’archétype de la mère ne sera-t-il pas remis en question ?

    E. G. Pioton-Cimetti - Ce sont des structures vides et on commence à avoir des archétypes de la mère avec la relation avec la mère. Depuis l’apparition de l’homme sur la terre, les archétypes fonctionnent de la même manière.

    Avant, on avait des concepts de mères, c’est très platonicien ; c’est inscrit dans la mémoire, dans les instincts ; depuis l’apparition de l’homme sur terre, toutes les mémoires ancestrales sont là et fonctionnent.

    Les archétypes ont été présents chez l’homme de Cro-Magnon, c’est la même chose, un peu plus adapté aux façons de manger !

    Les archétypes sont là !

    Au fur et à mesure qu’on avance dans la vie, on commence à avoir différentes images vides de mères et des éléments qui vont rentrer dans la classification des archétypes de mères.

    Une gentille gouvernante qui protège sera un bon archétype de mère […]. Une tante, une amie de notre mère, une mère d’un ami de collègue sont des images, des archétypes de mère et vont enrichir notre expérience et donner chair à l’expression de l’archétype, qui est une structure vide.

    Faisant référence à sa propre mère, Jung écrit :

    Ma mère fut pour moi une très bonne mère. Il émanait d’elle une très grande chaleur animale, une ambiance délicieusement confortable (cité par Stevens dans Jung, l’Oeuvre-vie).

    Elle avait des opinions traditionnelles… Mais en un tournemain, apparaissait chez elle une personnalité inconsciente d’une puissance insoupçonnée, une grande figure sombre dotée d’une autorité intangible […]. Sa personnalité nº 2 lui donnait des allures de prêtresse du temps des cavernes […]. Une prêtresse archaïque et scélérate. Scélérate comme la vérité et la nature […]. L’esprit de la nature, l’esprit qui dit les choses rudement et sans ménagement … ainsi qu’une source jaillie de la terre et qui exprime en propre la sagesse de la nature.

    Cet aspect archaïque du temps des cavernes d’une puissance insoupçonnée met en évidence l’impact de cet inconscient collectif hors du temps, tirant son énergie d’une forme collective qui lui donne force et corps.

    Pour percevoir cet archétype, l'être humain dispose de sa capacité à symboliser les choses, les événements, les situations qui l’entourent en créant un lien entre représentations et pensée.

    ... ses symboles Les symboles évoluent avec l’époque, la civilisation, la culture, même si certains se retrouvent identiques à des océans de distance. Plusieurs symboles peuvent illustrer un archétype ; ils peuvent également être propres à certains individus.

    Jung évoque les symboles de l’archétype mère :

    Le processus de la formation du symbole met à la place de la mère : ville, source, grotte, église, etc (Métamorphoses de l'âme et ses symboles).Il existe des symboles culturels dans le sens où, après avoir subi des transformations, ils sont devenus des images collectives acceptées par les sociétés civilisées. Ils s’opposent aux symboles naturels provenant des contenus inconscients de la psyché et qui représentent un nombre considérable de variations des images archétypiques fondamentales.

    C’est ainsi que l’on relève dans le dictionnaire des symboles :

    Le symbolisme de la mère se rattache à celui de la mer comme à celui de la terre, en ce sens qu’elles sont les unes et les autres réceptacles et matrices de la vie. La mer et la terre sont des symboles du corps maternel. Les grandes Déesses-mères ont toutes été des déesses de la fertilité […]. On retrouve dans ce symbole de la mère la même ambivalence que dans ceux de la mer et de la terre : la vie et la mort sont corrélatives. Naître, c’est sortir du ventre de la mère ; mourir, c’est retourner à la terre. La mère, c’est la sécurité de l’abri, de la chaleur, de la tendresse et de la nourriture ; c’est aussi, en revanche, le risque d’oppression par l’étroitesse du milieu et d’étouffement par une prolongation excessive de la fonction de nourrice et de guide […].

    ... le lien avec la mère réelle Cette ambivalence des représentations maternelles va nous permettre d’ouvrir le débat sur les relations entretenues avec la mère : comment l’enfant se développe-t-il, par exemple, en gardant ou même en oubliant ces images ambivalentes de l’archétype maternel et comment intègre-t-il la mère réelle et en quoi va-t-elle permettre d’édifier sa personnalité ?

    Laissons s’exprimer le docteur E. G. Pioton-Cimetti :

    Il y a un programme archétypique responsable de la relation de l’enfant avec ses parents. On ne finit jamais, dans notre vie, de travailler le complexe mère, car la dyade originelle ne cesse jamais d’exister au niveau des instances psychiques originelles.

    La relation à la mère, nous le savons bien, dans les premières années de la vie avec le toucher maternel, prépare l'être à sa réalisation comme homme et comme femme à travers les différentes étapes de sa vie et l’aide à être, lui aussi un jour, à la tête de la chaîne de la reproduction et de l’éducation. La mère est la première représentante d’une alliance.

    L’embryon, puis le fœtus est plongé dans l’utérus maternel où il connaît déjà (c’est l’unique à le connaître) ce lieu particulier. Obligé après neuf mois d’en sortir, il le fait bien si l’alliance s’est établie, une alliance de collaboration pour l’accouchement où la mère et l’enfant y contribuent dans un effort commun.

    C’est lui qui connaît l’intérieur. La première sensation, le premier toucher qu’il aura, une fois dans le monde, dans la vie aérienne, ce sera la peau de sa mère, la chaleur de son corps.

    Difficile, quand on y pense pour un être humain quelconque d’oublier cette histoire ! Cet intérieur de la mère et cet extérieur de la surface du corps de la mère.

    Nous pouvons dire qu’au commencement était la mère. La mère a commencé la vie.

    Question. - Dans la question judéo-chrétienne, au commencement était Dieu et Dieu est plutôt un archétype paternel : comment expliquer ce fait ?

    E. G. Pioton-Cimetti. - Le fait d'être porté, c’est la mère. Au commencement, c’est la dyade ; puis après, c’est la triade. Le père est le logos et la parole. Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu dit la Genèse. Mais le tout premier contact de l’ordre du toucher, de la relation au monde s’est effectué avec la mère.

    Par ailleurs, la mère est également, du fait de ses angoisses, symbole de l’inconscient.

    Question. - Quand le père intervient-il ? Et qu’est-ce qu’un père ?

    E. G. Pioton-Cimetti. - Le père, c’est la loi. Si l’homme n’aime pas sa mère, il se déchire ; s’il n’aime pas son père, il se tue, parce qu’il est marginal.

    Le père, c’est le continent. Il ne pourra jamais cesser de l'être. Le père, c’est la parole, la loi, le logos, tandis que la mère, c’est l’éros, le principe nourricier.

    Question. - Pourquoi cette différence entre le déchirement et la mort dans l’un et l’autre cas ?

    E. G. Pioton-Cimetti. - Parce que le déchirement fait référence à l’amour. La relation avec le père fait référence à la loi. Autrement dit, quand on n’aime pas son père, on n’aime pas la loi, on se condamne, on devient marginal et il se crée un conflit énorme.

    Question. - Vous avez parlé des angoisses de la mère. Or dans un ouvrage de Penot, Figures du déni, j’ai relevé la phrase suivante : Je me risquerai à énoncer que pourrait bien être traumatique pour un enfant ce qui l’est (psychiquement) pour sa mère, c'est-à-dire ce que celle-ci, à tort ou à raison, ne parvient pas elle-même à lier symboliquement.

    J’entends par là que tout n’est pas traumatique. C’est le regard de la mère qui le rend ainsi. La mère, finalement, donne sens à tout.

    E. G. Pioton-Cimetti. - C’est juste. Le traumatisme n’est pas le même pour tout le monde. Cela dépend de la constitution, de la présence de la mère comme totalité continente d’éros. Il faut penser les choses empiriquement.

    Une mère rassurante, c’est une mère aimante : l’enfant peut avoir été exposé à un chien qui avance vers lui ; avec une mère rassurante, il peut utiliser sa relation maternelle avec le chien et il n’y aura pas de traumatisme.

    C’est la position maternelle qui fait traumatisme dans cette attente. Il y a des mères présentes physiquement, mais psychiquement absentes.

    Nous reprendrons ce débat portant sur les fonctions maternelle et paternelle lors de notre prochain chapitre sur l’adolescence. Nous verrons comment cette période remet en question les images parentales et comment l’envisagent les Jungiens.

    Nous proposons un autre archétype tout aussi important : l’archétype du héros à travers les mythes, deuxième moyen d’expression hors du temps de notre psyché.

    2) L'archétype du héros dans les mythes
    les mythes chez Jung Aspects psychosociaux de C. G. Jung étudie les mythes comme expression des archétypes et donc de l’inconscient collectif. Nous reprendrons, ici, les points qui, à notre avis, s’intègrent à cette ébauche visant à exposer la pensée jungienne.

    Rappelons que c’est par une étude approfondie des mythes, des contes et des rêves que Jung a défini des expériences types retrouvées chez chacun d’entre nous, par-delà les mers, par-delà les siècles.

    ... chez Freud Freud lui-même à bâti son fameux complexe d’Oedipe sur le mythe grec d’Œdipe.

    Nous pouvons d’ailleurs ouvrir une parenthèse afin de nous interroger sur ce choix ; en effet, pourquoi Freud a-t-il choisi le mythe grec plutôt que les concepts développés dans l’Ancien Testament où l’on retrouve tous les thèmes : la jalousie entre frères, l’abandon de la mère pour aller vers les hommes, la lutte entre père et fils ? Freud étant juif, pourquoi n’a-t-il pas choisi un mythe plus proche de sa culture ? Nous laissons le débat ouvert.

    Cette petite digression permet de montrer la similitude, quelle que soit la société et la culture des problèmes humains. Le choix de tel ou tel mythe comme illustration d’une pensée, d’un conflit ou d’une préoccupation est alors histoire de goût.

    Reprenons les éléments de notre étude définissant les mythes : ils sont le résultat d’un effort archaïque de compréhension de l’homme, du monde, de la vie et de la totalité qui les conditionnent. Ils constituent une réponse aux problèmes et aux conflits les plus profonds et de portée plus grande qui se posent à un groupe humain.

    La nature humaine est ainsi faite qu’elle pose toujours les mêmes problèmes d’ordre religieux, social, économique, biologique ; c'est-à-dire le fameux Qui suis-je ? si souvent évoqué dans le Hamlet de Shakespeare.

    D’une grande simplicité, les mythes le sont parfois, ce qui conduit à un certain abandon de l’esprit cartésien.

    Pourtant : Le langage mythique est une forme d’interprétation de la réalité, une vérité de l'être. Il n’est pas une lecture contraire à la logique, mais une façon différente de concevoir l’homme et le monde.

    Le mythe n’est ni vrai, ni faux. Il naît au-delà de l’horizon de notre logique dans l’angoisse existentielle de l’homme face au monde.

    Le mythe accompagne depuis les temps préhistoriques la marche de l’humanité. Il naît, se transforme, se complique, prolifère, se resystématise, mais il ne faillit jamais. Chaque époque a eu ses mythes propres, tout groupe humain possède les siens. Une culture sans mythes n’a jamais existé.

    Le mythe du héros L’un des mythes le plus répandu, et peut-être le mieux connu, est le mythe du héros. Ce mythe relate l’évolution psychique d’un homme.

    Ce sont par exemple les douze travaux d’Hercule : le héros doit subir une série d’épreuves pour justifier l’accession à sa maturité.

    À cet homme de forte constitution, il sera proposé un ensemble d’aventures réclamant force et courage, de façon que lui-même dépasse ses limites.

    Ce n’est pas à lui que l’on demandera de résoudre la fameuse énigme du Sphinx : Quel est l’animal qui a quatre pieds le matin, deux à midi et trois le soir ?

    C’est à Œdipe, connu pour posséder une intelligence aussi remarquable que la force d’Hercule. C’est l’homme, répond-t-il. Dans son enfance, il se traîne sur les mains et les pieds, il se tient debout dans son âge adulte et dans sa vieillesse, il s’aide d’une canne.

    Certaines expressions, reprises dans la littérature française, illustrent bien cette nécessité de passer par des épreuves pour parvenir à développer sa propre conscience. Ad augusta per angusta (à des résultats grandioses par des voies étroites) qui signifie en d’autres termes : on n’arrive au triomphe qu’en surmontant maintes difficultés.

    Dans notre seconde partie, nous allons montrer comment ce mythe du héros prend toute sa dimension au moment de l’adolescence, période traditionnellement intermédiaire entre l’enfant et l’adulte, période de définition de son identité sexuelle.

    Nous verrons comment les théories classiques (freudiennes, lacaniennes…) viennent apporter une certaine manière d’expliquer la complexité des rapports familiaux lors de cette étape.

    Nous apporterons, en parallèle, un éclairage jungien déjà amorcé afin de concevoir dans un esprit plus social cet événement commun à tous les individus depuis Cro-Magnon, l’accès à l’âge adulte, mais pour lesquels les différentes sociétés ont apporté ou non des moyens pour sa réalisation.