Seconde partie

 

Tu seras un homme, mon fils

 

Identité sexuelle : introduction
Après l’Oedipe Nous avons quitté l’enfant au moment où il tente de dépasser le complexe d’Oedipe, soit dans la période des 4-5 ans et même des 7 ans.

Il est entré à l’école. Son ouverture sociale (petits camarades, groupes, sports, études musicales…) et la transformation de sa conception du travail, qui peu à peu passe de la notion d’obligation parentale à celle plus mature d’intérêt personnel, lui ont offert d’autres perspectives que le seul attachement exclusif aux parents.

La gêne et l’attrait pour le camarade de sexe opposé commencent à s’installer et ravivent les conflits apparus à l’égard des parents : la rivalité entre jeunes de même sexe pour obtenir les faveurs de celle ou celui qui est de l’autre sexe.

Le corps change Les bouleversements hormonaux créent une reformulation de l’image corporelle. La jeune fille se trouve brusquement projetée femme. Le jeune homme perçoit également une transformation moins visible quoique des problèmes tels que l’acné ou la voix qui mue, illustrent cette transformation corporelle.

Face à ces métaphores qui déstabilisent, la première défense est de se regrouper.

On s’habille de la même façon, on assume son physique comme l’ami(e) : si la mode est aux pulls informes et larges, il n’est pas question d’arborer un chandail étroit ; en revanche, si toutes les amies de sa classe portent une minijupes, il va sans dire qu’il est impératif de posséder la même (au centimètre près).

Enfin, tous semblables !

Et si l’on souffre de cette période de découverte amoureuse, de constatation de notre changement de statut, de petite fille pouponnée à jeune fille qui engendre la convoitise, de petit garçon dont on accepte encore les débordements affectifs à jeune homme aux épaules solides, on n’est pas le seul à être concerné !

Mais la réponse ne peut plus venir du parent qui n’est pas exposé à ces problèmes.

Cette fois, c’est le groupe qui acquiert un statut primordial de référence, de structuration, de limites aussi.

ainsi que les relations aux parents Cependant, la qualité des relations précédemment établies entre parents et enfants est une constante sur laquelle ces jeunes gens peuvent compter. De nouvelles limites plus ou moins transitoires peuvent apparaître, mais il n’est pas vrai que tout est remis en question à l’adolescence. La façon dont seront reçues ces limites va régler toute cette période : le jeune homme ne supportera plus d'être embrassé par sa mère le soir avant de se coucher. Ce contact corporel a, en effet, un statut indéfinissable pendant un certain temps. Il faut que le jeune homme retrouve ses marques, réinterprète les relations homme/femme, dépasse une hypersexualisation des comportements pour les banaliser.

Une période de mise en sens, de nouvelles symbolisations, de reconstruction des rapports sociaux nécessite un véritable déséquilibre pulsionnel : coups de colère, agressivité qui se décharge sur soi (augmentation des suicides d’adolescents) ou sur les autres (délinquance), hypersensibilité (rougissements convulsifs du phobique, tics très persistants).

Pourtant, cette phase de confusion doit donner naissance à un nouvel équilibre, l’état adulte.

Quiconque jugerait une pâtisserie aux tous premiers mélanges d’ingrédients comprenant des grumeaux n’aurait qu’une illustration tronquée de la qualité finale du gâteau !

Il en est de même pour l’adolescence. Ce moment plus ou moins conflictuel, plus ou moins traumatisant ne représente pas intégralement l’individu.

Nous commencerons par développer la croissance du jeune garçon à travers l’injonction que nous gardons au fond de notre référentiel culturel : tu seras un homme, mon fils.

Cadre général
Tu seras un homme, mon fils Cette phrase résonne dans notre esprit.

C’est un ordre… Le fils n’a pas le choix. S’il veut être accepté socialement, s’il veut pouvoir s’y épanouir à son aise, il doit acquérir le statut, les habitudes, les comportements traditionnellement attribuées à l’homme.

Dans certaines sociétés, il conviendra d’honorer la sœur de son épouse si elle est seule (Amérindiens). Dans d’autres sociétés, il s’agira de prouver sa force par le nombre croissant de balafres sur le visage (combats avec les tigres en Afrique du Sud).

Le jeune garçon va donc devoir s’identifier à son père en tant que représentant de l’intégration sociale.

La difficulté réside dans ce mécanisme qui est l’identification alors même qu’une nécessaire séparation d’avec les parents s’installe. Autrement dit, le jeune garçon ne va pas imiter, répéter à l’identique, se laisser envahir passivement par les aspects, les propriétés de l’autre ; il va au contraire les reformuler en fonction de ses propres intérêts, de ses attentes personnelles, de sa personnalité propre.

Qui donne cette injonction ?

Pour que le jeune garçon ait envie de devenir un homme, il faut qu’il se détache de son identificatio sa mère.

En tant que tout premier attachement objectal, elle lui a permis de se structurer comme individu ; elle l’a aidé à se penser : je suis. Cette identification de l’ordre de l’être a été indispensable à l’étape suivante qui consiste à se reconnaître dans l’affirmation : non seulement, je suis, mais je suis un homme.

Pour effectuer cette transition, le garçon se détache de la dyade mère/enfant pour s’introduire dans la triade mère/enfant/père.

Qui détermine ce passage ?

Une remise en question du rôle du père De nombreux auteurs ont mis en évidence l’importance de la place du père dans ce processus.

Guy Corneau, dans son ouvrage Père manquant, fils manqué, fait état de recherches menées aux États-Unis et en Norvège montrant que :

C’est au cours des deux premières années de leur existence que les garçons ont absolument besoin de leur père.

Chez tous les fils sans père, on retrouve systématiquement une déficience sur le plan social, sexuel, moral ou cognitif.

Ces conclusions, quoique lapidaires, ont l’avantage de remettre en question les conceptions encore d’actualité selon lesquelles l’enfant n’a besoin que de sa mère, le père n’intervenant que plus tard, au moment où l’enfant commence à s’intégrer au monde social ; deux images d’Épinal ne correspondant pas à la réalité. Dès le début, il semble bien que le père assure une position non seulement de séparateur, de tiers, entre la mère et l’enfant, mais aussi un rôle positif, différent, complémentaire de la mère : à titre d’exemple, les jeux ne sont pas les mêmes.

Le corps change Au moment de l’adolescence, le processus d’identification est déjà enclenché, mais le corps étant soumis à des transformations, il devient urgent pour le jeune de se repositionner et de répondre à de vieilles questions non encore résolues et qui sont ravivées : que se passe-t-il dans mon corps ? Pourquoi ces transformations ? Pourquoi cette sexualisation ? Pourquoi me dit-on que je ressemble à mon père ? C’est bien la puberté qui signe le début de l’adolescence.

Ces transformations concernent aussi bien le jeune que sa famille. Brusquement, le jeune garçon semble avoir un nouveau regard sur ses parents ; il cherche à les comprendre avec de nouvelles données. Notamment la perception du couple, de la raison pour laquelle ses parents sont ensemble ou séparés, du rôle de chacun, subit une sérieuse remise en question.

Affrontement avec les parents ? Le parent s’efforce de répondre aux questions, mais très vite le jeune s’aperçoit que c’est à lui de se construire sa propre argumentation. Dès lors, il peut se permettre de s’opposer, de juger différemment ses parents… L’affrontement menace.

Cependant, l’adolescent a également besoin de s’appuyer sur l’un au moins de ses parents alors même qu’il s’oppose à l’autre. Il n’est pas rare d’observer une association d’un jour suivie d’une dispute.

Le cas du couple passionnel Des recherches en milieu hospitalier ont montré qu’en revanche, si le jeune se trouve confronté à un couple très passionnel, c'est-à-dire inconditionnellement attaché aux avis de l’autre, le jeune dispose de trois solutions selon Information psychiatrique (nº 6, juin 1990) :
1) Affronter la dyade parentale unie avec, comme corollaire, une accusation violente des parents ;
2) Ne rien faire plutôt que s’opposer aux parents en menaçant le couple ;
3) Accepter ou instaurer une alliance rigide avec l’un de ses parents contre l’autre, alliance qui peut être secrète ou manifeste.

Ces systèmes relationnels établis de façon rigide, extrémiste, ne produisent qu’une pseudo autonomie à l’égard de la famille.

Les familles monoparentales Plus couramment, on observe un autre schéma familial.

En effet, depuis les années 70, la libération des mœurs ainsi que la redéfinition des statuts sociaux de l’homme et surtout de la femme, ont eu des répercutions sur le modèle familial : une récente étude de la revue Sciences humaines (décembre 1994/janvier 1995) rend compte des statistiques INSEE.

On observe en vingt ans une diminution progressive du nombre de mariages et un accroissement des divorces :

Inférieurs à 40 000 dans les années 60, les divorces dépassent les 100 000 depuis 1984.

En 1975, un mariage sur six se termine par un divorce. Depuis le début des années 80, un sur trois.

On est donc passé d’une famille dite nucléaire, avec père et mère mariés ensemble, élevant dans un même foyer leurs enfants, à une famille monoparentale. En fait, un nouveau type de familles voit le jour. Il s’agit des familles recomposées, c'est-à-dire que l’un des deux parents, divorcé au moins, se remarie. Cela implique pour l’enfant de se repositionner par rapport au père, à la mère, au couple, aux demi-frères et sœurs, etc. Si cette nouvelle donne est à considérer et fait l’objet d’études juridiques, comment faut-il redéfinir les droits et devoirs de chacun des membres de ces nouvelles familles éclatées ? Un problème persiste, celui des statuts parentaux.

La femme a acquis le droit de s’émanciper, c’est le terme habituellement dévolu.

Cependant, comme pour respecter les lois de l’homéostasie, loi physico-chimique consistant à rétablir l’équilibre perturbé par les facteurs extérieurs, l’excès s’est fait sentir dans l’autre sens : on est passé du modèle de femme sans étude, sans travail, dépendant exclusivement aux plans pécuniaire et moral du mari à la femme toute puissante, mère et femme d’affaire, autosuffisante, renversant parfois les traditions dans les codes de la séduction (cf. Les harceleuses sexuelles aux États-Unis).

Bien entendu, cette attitude va exercer une influence non négligeable sur le jeune garçon en particulier.

La mère toute puissante Imaginons une mère toute puissante, estimant qu’elle n’a pas besoin d’homme à la maison, qu’elle peut parfaitement assumer toutes les situations seule, qu’elle n’éprouve aucun sentiment pour quelque homme que ce soit. Cette femme vit avec son jeune fils qui aborde l’adolescence.

Comment ce jeune garçon peut-il trouver la force, la volonté et le désir de s’identifier à un homme alors que le discours de la mère tend à le rendre inexistant ? Pour des raisons de survie, la logique de l’identification au sexe masculin va être sérieusement remise en question.

À l’inverse, une mère mettant clairement en évidence les limites de son rôle, la perception d’une complémentarité équilibrée rendue par le père réel ou ses fonctions symboliques, va faire passer un message clair à son fils : si tu t’identifies à un homme, toi aussi tu m’apporteras une aide morale, une complémentarité, un équilibre. Et cela sera valable avec toutes les femmes que tu rencontreras. Le jeune garçon est ainsi valorisé dans sa masculinité ; il comprend quel est le rôle d’un père, d’un homme dans la société. Il éprouve le besoin d’acquérir l’identification sexuelle homme.

Le phallus Ce schéma simplifié, voire caricatural, illustre les théories psychanalytiques telles qu’elles sont exposées par Lacan, par exemple. Sa position est clairement résumée dans l’ouvrage de Lemay L’éclosion psychique de l’être humain. Il y expose sa conception du complexe d’Oedipe autour de la notion de phallus, c'est-à-dire l’aspect symbolique de l’homme, différent du pénis qui est porté par l’homme sexué. L’évolution du désir d’identification masculine chez le jeune garçon s’effectuerait en trois étapes.

L’enfant pense tout d’abord que, pour satisfaire sa mère, il lui suffit de s’identifier à l’objet de son désir qui est le phallus du père. Ce bébé phallus, qui comblerait le manque maternel, ne répond pas à l’attente de la maman, sauf dans certains cas pathologiques. L’enfant découvre ainsi dans une deuxième phase qu’il ne parvient pas à satisfaire sa mère et son désir se trouve alors dirigé vers un au-delà qui lui échappe.

La résolution de cette situation conflictuelle exige une modification dans les projections infantiles. L’enfant délaisse dans une troisième étape le désir d’être le phallus qui manque à la mère. S’il est un garçon, il se situe en tant que sujet portant le phallus.

Le père réel B. Penot, dans son ouvrage Figures du déni, précise cette position en envisageant non plus le père symbolique, mais le père réel ; en d’autres termes, le père réellement présent, physiquement et moralement, permettrait au jeune une confrontation à la réalité et, en particulier, à sa propre réalité sexuée : c’est le surmoi paternel qui pourrait bien commander, de façon décisive, la capacité de tout sujet à soutenir un vécu de réalité.

Cette réalité viendrait apporter un contrepoids à la présence de la mère, à son influence sur la mentalisation de l’enfant. B. Penot n’hésite pas à parler d’effet mortifère de la non-reconnaissance paternelle accentuée par la toute-puissance inentamable de la mère.

Ces deux processus sont liés :

Au-delà des défauts et incohérences possibles du personnage paternel […], l’aptitude d’une mère à favoriser chez son enfant cette fonction symbolique de repérage dépend, au premier chef, de sa capacité à elle de penser son propre manque par rapport au père. C’est la fonction maternelle de signifier à son enfant ce qu’il en est du désir de l’autre.

Or comment définir la fonction réelle du père ? Pourquoi, à la limite, la mère ne suffit-elle pas, lorsqu’elle perçoit son manque au même titre que le père reconnaît son incomplétude sur d’autres plans, à faire passer auprès de son fils toutes les données de l’identification masculine ?

Pour bien appréhender les caractéristiques en présence, nous nous appuierons sur le modèle jungien repris par G. Corneau dans son beau livre, Père manquant, fils manqué.

Par le biais d’observations en milieu clinique, l’auteur expose les conséquences de la qualité de présence du père sur le jeune garçon : il définit d’emblée ce qu’il entend par père manquant afin d’éviter la confusion entre père absent physiquement et père manquant psychologiquement, voire physiquement.

Le père absent Le père manquant comprend le père autoritaire, écrasant et envieux des talents de ses fils, dont il piétine toute initiative créatrice ou toute tentative d’affirmation ; le père alcoolique dont l’instabilité émotive garde les fils dans une insécurité permanente, mais aussi le père fuyant au sens large.

Cette dernière catégorie englobe les pères silencieux : l’approche sociale montre la prévalence de ce modèle dans une grande partie de notre population.

Le silence de mon père m’ordonnait de demeurer à jamais un petit garçon fasciné par une réserve que je prenais pour de la fermeté […]. Comme si lui adresser la parole était tabou […]. C’était la loi du silence […]. Tous les hommes vivent plus ou moins dans un silence héréditaire qui se transmet d’une génération à l’autre et qui nie le désir de chaque adolescent d'être reconnu, voire confirmé par le père.

G. Corneau donne alors des exemples très pratiques des manifestations de ce silence dans notre civilisation :

Nos paternels (pères en canadien) ont fui dans les bois (l’auteur est canadien), les tavernes, le travail. Ils se sont également réfugiés dans leurs autos, dans la lecture du journal, devant la télévision. Ils ont souvent préféré une évasion vers un monde abstrait et synthétique, au mépris du présent, du quotidien, du corps.

C’est dans ces conditions que la mère devient omnipotente. Cette position est originale : on a longtemps dit que la mère ne laissait pas la place au père. L’auteur montre que la responsabilité de cet état de fait incombe autant au père qui ne s’impose pas qu’à la mère qui désire littéralement prendre toute la place auprès de son enfant. En fait :

Le véritable facteur de séparation mère/enfant n’est pas le père, mais bien le désir du couple de se retrouver en dehors de l’enfant.

Par ailleurs, l’auteur observe que la présence du père va permettre au jeune enfant l’accès à l’agressivité, c'est-à-dire à l’affirmation de soi et sa capacité à se défendre, l’accès à la sexualité, au sens de l’exploration, ainsi qu’au logos, entendu comme une aptitude à l’abstraction et à l’objectivation.

À l’inverse, le fils abandonné à la mère exclusivement aurait pour conséquence la peur des femmes et, surtout, la peur d’en être une.

N’ayant pas été confrontés au contact du corps paternel, ces fils auront peur du corps, tant de celui des femmes que du leur.

Les véritables guerres de tranchées qui se déroulent dans les familles entre les adolescents et leur mère sont les manifestations de fils qui tentent par tous les moyens de se dégager de l’emprise maternelle, d’arracher leurs corps à leurs mères et de prouver qu’ils sont des hommes. Les pères assistant, en général, impuissants à ces batailles épiques, sans comprendre qu’ils en sont grandement responsables. Cet état de fait signifie souvent chez les fils la répression de toute affectivité et l’imitation des pires stéréotypes machos que notre société peut produire.

Autrement dit, le jeune garçon, au moment de l’adolescence, doit à la fois intégrer la fonction symbolique du père et du même coup s’inscrire dans sa lignée sociale, s’identifier au père en réinterprétant les données réelles qui l’entourent, c'est-à-dire en tirant la fameuse substantifique moëlle rabelaisienne tout en gardant une distance savamment dosée entre sa propre personnalité et celle de son père.

Une haute voltige fort bien mise en forme par A. Stevens dans son abord jungien de l’adolescence.

Le programme archétypique à l’adolescence Ce dernier expose les étapes de l’adolescence sous forme de programme archétypique. Rappelons que les archétypes se comportent comme des instincts ; ils interviennent dans la configuration des contenus de la conscience pour les régulariser, les modifier et les motiver (Les racines de la conscience, Jung).

Á ce moment de bouleversement pulsionnel, les archétypes sont plus que jamais mis à contribution puisqu’ils indiqueraient la visée, le but et, sans doute, l’intentionnalité de la pulsion. C’est ainsi que cette dernière prendrait alors des formes susceptibles de fournir au conscient des réponses aux exigences d’une réalité intérieure et extérieure mouvante (G. Guy-Gillet dans Cahiers de psychologie jungienne nº 33).

En d’autres termes, à cette période de l’adolescence, les nouvelles pulsions ainsi que les anciennes réactivées vont acquérir un sens grâce à l’action des archétypes. Ce processus se fera d’autant mieux et avec d’autant plus de souplesse que ces mêmes archétypes prendront une forme adaptée à la personnalité de chacun : il s’agit là du problème de l’individuation.

Ces quelques notions rappelées, nous pouvons aborder les quatre points du programme archétypique responsable de l’adolescence.

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Le premier point :
l'affaiblissement du lien parental
Aussi paradoxal que cela puisse paraître il s’agit de l’affaiblissement du lien parental. Afin de préparer une bonne qualité de relations futures, il faut bien évidemment que les relations parents/enfants soient bonnes, mais aussi qu’elles se relâchent après, ce qui ne se fait que grâce à l’affaiblissement du rôle des archétypes parentaux. L’objectivité apparaît et vient s’intercaler entre le parent et le jeune garçon.

Les parents de leur côté doivent également abandonner leur identification archétypique : ils sont amenés à assouplir leur position anciennement plus rigide, car se voulant structurante. Même s’ils ne sont surtout pas là pour vivre eux-mêmes une nouvelle adolescence, ils sont confrontés à de sérieuses remises en question de ce qu’est une mère, ce qu’est un père…

A. Stevens précise : tout ce petit monde doit, dans l’idéal, retirer au même moment ses projections archétypiques.

Dans les sociétés primitives, le moyen de faire coïncider ce même processus de part et d’autre est de se livrer aux rites d’initiation : en une courte période, toute une mise en scène ritualisée, répétée de génération en génération va permettre à toute la société de reconnaître le nouveau statut de l’adolescent. Les parents sont eux-mêmes témoins de cette transformation. Cela ne se passe pas en famille, mais en communauté.

Dans nos sociétés, le décalage est souvent important entre les premières métamorphoses de l’adolescent et le constat effectué par les parents, accompagné de leur acceptation.

Soit l’adolescent retire ses projections avant ses parents et c’est la révolte. Soit ce sont les parents qui les retirent plus tôt. L’enfant ou le jeune adolescent se livre alors à un attachement anxieux au parent, ou bien à la recherche de substituts parentaux ou encore il devient un adolescent éternel.

Le rôle du père Le rôle du père consiste à créer un lien entre la famille et le social. Stevens parle de rôle centrifuge (vers l’extérieur) par opposition au rôle centripète de la mère (vers l’intérieur de la famille). C’est également le rôle initiatique du père allié au rôle expressif de la mère (soutien affectif). Le lien et l’accord entre les deux parents sont alors fondamentaux.
La frustation des parents Stevens évoque des variantes négatives (observées par Jung lui-même) dans le respect de ces rôles :

La vie que les parents auraient pu vivre, mais qu’ils se sont refusée sous des prétextes artificiels passe à leurs enfants sous forme de substitut, c'est-à-dire que les enfants sont inconsciemment orientés de manière à compenser l’inaccompli de la vie de leurs parents.

Cette remarque est capitale. En effet, il n’est pas rare d’assister à de véritables conversions parentales qui, brusquement, laissent éclore d’anciennes frustrations apparues lors de leur propre adolescence.

Tel parent qui a subi avec douleur l’enseignement va implicitement s’associer à son enfant en difficulté scolaire et se liguer contre la société. Tel autre parent va imposer à son fils des exploits sportifs, alors que l’enfant préférerait devenir musicien…

Pendant un temps, le jeune adolescent peut se trouver flatté d’un tel attachement ou d’une telle complicité. Mais le regard extérieur finit parfois un peu tardivement par lui renvoyer l’impact pernicieux de ce type d’attitudes.

Une distance nécessaire de la part des parents Interrogée sur cette nécessaire distanciation, E. Graciela Pioton-Cimetti explique :

Il y a d’abord l’identification projective : j’aime être comme ma mère. Puis apparaissent un relâchement et la contemplation critique de différenciation : “ je n’aimerais pas avoir le regard perdu de ma mère ”. Enfin, arrivent l’individuation, l’homonisation pour parvenir à une identité : “ je suis un sujet en situation, inséré dans une généalogie, mais je commence à être moi . Je commence à avoir besoin de faire mon foyer ; j’ai des envies sexuelles ; le sexe opposé m’attire ; je commence à avoir des décisions nouvelles ”.

Les imagos, l’autre sexué, ce que l’on a vécu, ce qui commence au début de l’adolescence… tout cela forme des expériences historiques avec le père, la mère et le réel en chair et en os !

Auparavant, les points de repère étaient les parents ; maintenant, l’autre est différent de moi, l’autre est complémentaire.

Je me vois, moi, dans le monde. Le lien avec le groupe primaire (la famille) se relâche : il devient moins important que le groupe secondaire.

Question. - Comment la critique est-elle rendue possible ? N’est-ce pas par la mère dans la mesure où elle accepte l’apport extérieur, l’apport du père ? Est-ce ainsi que l’enfant accepte de remettre en question la mère ?

E. Graciela Pioton-Cimetti. - Le travail de séparation est fait à deux : la mère sait que son enfant doit partir ; on le voit dans le cas de psychologie normale. La mère éprouve de la peine à voir partir son enfant, mais une sorte de force intérieure intervient pour mettre de la distance et pour se recréer une nouvelle vie.

Abandonner la position de mère charnelle La mère charnelle ne peut pas continuer à exister. Certes elle est nécessaire jusqu’à la première partie de l’éducation pour apprendre à s’habiller, se nourrir, aimer.

La mère charnelle doit être présente quand il y a une défaillance.

Ensuite, la mère doit devenir mère à un autre niveau pour que les enfants deviennent ses égaux adultes, capables de dialogue, de ne pas être toujours d’accord. Elle se libère, parce qu’elle doit être capable de couper le cordon ombilical.

Cela se fait à deux, comme pour l’accouchement. Le lien est la première alliance ; le passage par le sevrage constitue la deuxième alliance.

Cela peut être traumatique ou se passer avec beaucoup de douceur.

La mère change, heureusement, sinon elle deviendrait comme du bois pourri ! L’adolescent, l’homme n’a plus besoin de cette mère qui lui donne à manger. Il a besoin d’une mère qui écoute, d’une mère intelligente, d’une mère qui écoute l’intelligence du cœur, avec la distance nécessaire.

Il doit apprendre à travailler, à savoir aimer et à manger tout seul, c'est-à-dire à gagner sa vie.

La mère peut pourrir la vie de son enfant si elle persiste dans ce rôle de femme charnelle, car elle ne peut pas, elle ne veut pas changer.

On rencontre ce problème fréquemment, car la mère a peur de passer à un statut de femme mûre, même si c’est une exigence de la réalité.

Rester une mère charnelle, c’est créer une dépendance, pas un partage dans le réel.

Commentaire. - Certaines mères vont accepter une certaine forme d’indépendance, mais je pense à tous ces jeunes qui ont une indépendance répondant à l’attente du social, mais qui ont gardé un blocage dans l’adolescence, ou avant cette période, par rapport à leur mère.

Certains élèves, excellents au demeurant, ont un retard affectif, alors même qu’ils possèdent une grande avance intellectuelle.

La mère semble faire passer deux messages : à la fois tu dois répondre à la nécessité sociale et tu dois aussi rester un enfant par rapport à moi-même.

L’animus et l’anima À ce point de la réflexion, il paraît nécessaire d’ajouter, comme l’indique A. Stevens, que, alors même que les archétypes parentaux s’affaiblissent, il en est d’autres, ayant déjà pris leur source dans l’enfance, qui vont prospérer. Il s’agit de l’animus et de l’anima.

Deux termes très proches a priori. Seules les dernières syllabes marquent les différences : - us qui désigne le masculin en latin et - a le féminin.

Reprenons les définitions figurant dans l’ouvrage de E. Graciela Pioton-Cimetti, Aspects psychosociaux de C. Gustav Jung.

L’animus et l’anima sont des images du sexe opposé que nous portons individuellement en nous, mais aussi comme êtres appartenant à l’espèce. L’anima est l’aspect féminin inconscient de l’homme et l’animus est l’aspect masculin inconscient de la femme.

Chaque individu organise en lui-même ce que c’est pour lui un homme et ce que c’est pour lui une femme. Quel que soit le sexe, d’ailleurs. L’image du féminin ou celle du masculin se forme à partir des rencontres non seulement avec sa mère et son père, mais aussi avec sa tante, son oncle, sa sœur, son frère. Les figures masculines ou féminines de la société environnante exercent également une influence.

L’animus, chez la femme, va représenter un certain état qu’elle a intégré en elle-même et l’image qu’elle a de l’homme et, par suite, le type d’homme qu’elle va rechercher.

Le même raisonnement s’applique pour l’homme et son anima.

Afin de repérer en nous ces deux positions de notre personnalité, nous proposions plusieurs types de manifestations :

L’animus et l’anima peuvent se manifester dans des opérations internes ou externes. Les premières sont les rêves, les fantasmes, les visions où s’expriment les traits du sexe opposé. Nous trouvons les secondes, là où un individu de l’autre sexe se convertit en porteur projectif de l’image sexuelle opposée inconsciente. Il est alors question des relations amoureuses.

L’anima peut être une jeune fille, une sorcière, une mendiante, une prostituée, une déesse, etc.

L’animus peut être Barbe Bleue, Siegfried.

L’animus et l’anima peuvent aussi se manifester comme des objets animaux de caractère féminin ou masculin, lesquels se présentent sous forme purement instinctive s’ils n’ont pas atteint la forme humaine.

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’influence des critères conjoncturels de la société n’est pas à négliger :

Dans une société patriarcale, repérée notamment par le port du nom du père, l’animus sera le plus puissant. C’est le cas chez la femme d’aujourd’hui avec l’extension indéniable de ses capacités psychiques, son sentiment libéré de la vie et son désir de lutter dans n’importe quel environnement.

Plus précisément, l’anima comme l’animus se développent chacun à travers quatre aspects : féminins, dans le premier cas ; masculins, dans le second.

En ce qui concerne l’anima, Jung en définit les aspects avec des noms de femmes.

Ève, qui fut la première à apparaître, représente les relations biologiques et sexuelles : c’est la femme qui porte les enfants. La seconde est Hélène qui représente, comme dans le second Faust, le niveau romantique et esthétique, mais qui est encore caractérisée par des éléments sexuels. La troisième est Marie, la Vierge, qui élève l’amour à des hauteurs de dévotion spirituelle. La quatrième est Sophie, la sagesse, qui transcende même ce qui est le plus saint et le plus pur.

Les figures de l’animus sont : 1) le sportif, personnification de la simple puissance physique, athlétique et musculaire ; 2) l’exécutif qui possède les capacités et l’initiative pour agir ; 3) le professeur ou le prêtre doté du don de la parole convaincante claire et harmonieuse ; 4) le signifié, principe unificateur, médiateur et résultant du travail analytique de passage par toutes les formes de représentation antérieures de l’animus.

La difficulté réside dans le fait d’accepter ou non ces manifestations d’un état a priori opposé à notre sexe et qui, pourtant, apporte une richesse et une plus large écoute aux subtilités environnantes.

Dès que l’anima et l’animus sont intégrés dans la conscience, les projections sur l’autre du sexe opposé s’atténuent pour donner lieu à l’acceptation de l’autre réel dans son individualité. La réalité est, alors, pleinement vécue pour mesquine qu’elle soit.

On n’attribuera pas à l’objet amoureux des qualités qu’il ne possède pas, pas plus que des fautes qui ne lui appartiennent pas.

C’est au moment clé de l’adolescence que l’animus et l’anima sont réactivés et intégrés en soi comme deux tenants indispensables et complémentaires de notre psyché.

De la même façon, les scientifiques s’accordent à attribuer des utilités différentes, mais complémentaires au cerveau gauche et au cerveau droit (la fameuse caricature du gaucher-mathématicien exprimant son cerveau droit et du droitier-littéraire exerçant son cerveau gauche). Il ne nous viendrait pas à l’idée de nous bloquer volontairement une partie de notre cerveau afin de développer une seule de ses caractéristiques.

C’est ainsi que l’animus et l’anima permettent de percevoir un même problème avec sensibilité et logique, l’un et l’autre venant apporter des subtilités d’analyses et une ouverture globale au monde.

Ces quelques points éclaircis, nous pouvons aborder, plus particulièrement, ce qui se passe chez l’adolescent.

Considérons ce que nous explique E. Graciela Pioton-Cimetti lors d’un entretien :

Il y a des définitions sexuelles qui se font au commencement et des définitions sexuelles qui se font avec le temps. L’animus et l’anima sont des principes, des organisateurs inconscients de la communication.

Parfois chez le garçon, l’anima n’est pas son anima. Il vit l’anima de sa mère à laquelle il reste ainsi collé. La fille également peut rester collée à sa mère, car elle n’a pas son propre animus à elle, mais celui de sa mère. Elle n’est pas libre non plus.

Dans le cas de certains élèves de grandes écoles, il y a une telle ambiguïté, parce que la relation à l’autre semble être placée entre la mère et le fils ; l’enfant n’est pas libre, parce que l’oppression du système, qui le fait rester tout le temps à ses études, lui restreint l’espace de liberté, donc la dépendance à la mère est considérable.

Son anima ne se développe pas comme son animus d’intellectuel. Par ailleurs, il faut penser aux fonctions dominantes. En général, chez un polytechnicien, la fonction qui se développe, c’est la fonction réflexive ; la fonction sentiment est profondément écrasée, parce que réprimée. Chez les énarques, on le voit aussi : les patients font une maturation très tardive largement après quarante ans. D’où des difficultés pour se marier en raison de ce manque de maturité.

On trouve beaucoup de mariages faits de façon inconsciente, parce qu’il y a un passage de la mère à la femme. L’épouse est conduite, un peu malgré elle, à devenir la femme qui dicte les normes, car, pour ces gens-là qui font des études qui perdurent, de grandes carrières … le passage à la vie est difficile et se fait au prix d’un grand sacrifice.

La fonction intuitive sert à guider la fonction réflexive qui sert à la stratégie, à comprendre des théorèmes, des fonctions juridiques, les sciences politiques.

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Le deuxième point :
Le conflit de générations
Si l’on reprend le programme archétypique de Stevens, nous trouvons un deuxième point qu’il rappelle le conflit de générations. Chez le garçon, il s’agit de la bataille père/fils.

Comme nous l’annoncions en début de chapitre, le parent va se trouver confronté à un jeune derrière lequel toute la société (nouvelle pour le parent) avec son évolution, ses nouvelles références, ses nouvelles modes, son nouveau langage, va exercer une pression et un autre système de comparaison que celui des parents.

L’archétype du père passe de son statut effectif en relief à son statut plus inconscient, archaïque, c'est-à-dire plus profondément ancré dans la personnalité de l’adolescent.

Stevens remarque : le moment dangereux se situe à la puberté, au moment où, enivrés par l’afflux de testostérone, les jeunes cherchent à secouer le joug de la tradition et se lancent à la poursuite d’idéaux, de causes et de buts dont le seul point commun est la nouveauté.

Cependant : ces nouvelles idées doivent être compatibles avec les anciennes et trouver avec elles un équilibre. Pour ce faire, le jeune a besoin de conviction pour compenser son inexpérience.

Et Stevens, sur ses bases jungiennes, va loin puisqu’il parle de parricide psychologique nécessaire avec mise à mort des convictions passées du père en complément d’une distanciation du lien avec la mère.

E. Graciela Pioton-Cimetti nous éclaire sur ce point :

Le parricide, c’est symbolique ; c’est comme l’inceste. On ne veut jamais coucher avec son père ou avec sa mer, sauf dans des cas pathologiques ! Dans la réalité, il n’y a pas de sexualité liée au père, à la mère.

C’est symbolique, dans ce sens qu’il y a passage par le vécu du tiers. Le parricide symbolique, c’est : je n’accepte plus la suggestion, je suis mon père.

Il en est de même pour le matricide.

En fait, l’individu est amené, en quelque sorte, à s’accoucher lui-même.

Les gens qui viennent, ici, en analyse font leur accouchement : ils deviennent père et mère d’eux-mêmes et l’analyste est témoin. C’est l’accoucheur qui aide, qui demande d’attendre ou non. Il y a des contractions, parfois avant la maturation : l’enfant veut sortir !

On repère la maturité dans le fait qu’à la place du changement, on a réussi à introduire une autre chose nouvelle.

Cela est vrai au niveau historique et politique. Lorsqu’on abandonne un ancien modèle, il faut le remplacer par de nouvelles références, de nouvelles valeurs adaptées à la société considérée.

L’individu peut passer par une phase où il est seul avec lui-même, perdu et même dans une position dépressive … jusqu’à ce qu’il se structure avec ses propres valeurs.

Autrement dit, le parricide doit s’accompagner d’une construction de nos propres références afin de ne pas souffrir, de ne pas se déchirer.

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Le troisième point :
l'activation du système affectif et sexuel
Il consiste en l’activation du système affectif et sexuel. Il s’agit, cette fois, de l’archétype du héros, c'est-à-dire de cette figure de mythes, de contes, de légendes à qui il arrive toute sorte d’aventures avant de parvenir à atteindre son but :

Ces mythes relatent l’évolution psychique d’un homme […] les êtres surnaturels qui protègent l’initiation du héros sont de fait des représentants symboliques de la totalité de la psyché qui fournit la force dont manque encore le moi. Quand l’individu a surmonté les conflits propres à l’adolescence pour affirmer son moi, le mythe trouve un écho immédiat chez lui. La mort symbolique du héros constitue, pour ainsi dire, la réalisation de la maturité.

L’image du héros ne doit pas être considérée comme identique au moi proprement dit. Elle se décrit mieux comme les moyens symboliques par lesquels le moi se sépare des archétypes évoqués par les images maternelles dans l’enfance (Aspects psychosociaux de C. Gustav Jung de E. Graciela Pioton-Cimetti).

Les longs périples évoqués sont souvent l’occasion de s’éloigner des parents et de parvenir à se trouver son propre système de valeurs dans la société.

C’est aussi le moyen de se prouver à soi-même ce que l’on est capable de faire seul, avec ses propres intériorisations.

Cette recherche à l’extérieur se solde fréquemment non seulement d’une maturité affective en rapport avec sa propre identité, mais aussi d’une progression rationnelle, voire d’un lien durable avec un autre que le père ou une autre que la mère.

C’est ce qu’évoquent les contes en conclusion : le fameux ils se marièrent et vécurent heureux…

Stevens estime que si le lien fils/mère persiste, le jeune adulte aura tendance à développer soit une homosexualité, soit un don Juanisme marqué. Dans le second cas, sous couvert d’un intérêt hors-norme pour la gente féminine, l’individu prouverait en fait qu’il ne trompe pas réellement sa mère, puisqu’il ne parvient pas à s’attacher durablement : les débuts de la maturité coïncident indubitablement avec la croissance spirituelle, la maturation de la capacité d’aimer, à nouer des relations.

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Le quatrième point :
les rites d'initiation ou un moyen de quitter son adolescence
Il réside toujours, selon Stevens, en l’initiation à la vie adulte (au rôle adulte). Nous tenons à développer tout particulièrement ce point étant donné que nous pensons que les types d’initiations sous forme de rituels proposés par une société ou, au contraire, bannis par elle, sont d’excellents indicateurs de l’état d’esprit général d’une civilisation.
Les rites de passage Les rites propres aux différentes civilisations ont été observés très tôt. Mais le premier à réaliser une synthèse est Arnold van Gennep en 1909. C’est lui qui crée l’expression : rites de passage.

Il s’est aperçu que certains types de rituels étaient très proches les uns des autres, quelles que soient l’époque, la géographie ou la société considérées : il s’est ainsi penché sur des rites autour de la naissance, de la puberté, du mariage, des cycles saisonniers ou de l’intronisation d’un souverain… Autant d’événements représentant une évolution d’un état antérieur à un état autre, d’où le terme de passage. Une fois le rituel accompli, il n’est plus question de revenir en arrière.

Le jeune garçon sevré de la mère devra, du jour au lendemain, aller chasser avec ses pères et faire preuve de courage.

Van Gennep à tenté de formaliser ces rituels : il a observé une structure commune tripartite.

Chaque rituel se décomposerait en une phase de séparation vis-à-vis du groupe, une phase de mise en marge (ou “ liminale ”), une phase de réintégration (ou “ agrégation ”) au sein du groupe, dans une nouvelle situation sociale.

Il s’est tout particulièrement intéressé aux rituels ponctuant le déroulement de la vie de l’individu, dits aussi rituels life-crisis, dont font partie les rituels initiatiques pubertaires.

Ce passage de l’enfance au monde des adultes marque également la transformation d’un état sexuel relativement indifférencié à un rôle sexuel socialement déterminé.

Nous reprenons la description faite dans l’Encyclopaedia universalis :

Dans les rituels pubertaires, les novices, séparés de leur milieu antérieur (du monde de la mère, de la féminité, de l’enfance et des activités domestiques), se voient coupés de l’univers du village et de celui du sexe opposé, cette réclusion étant parfois longue. Là, sous l’égide d’instructeurs initiés, ils apprennent certains éléments des valeurs symboliques et du savoir traditionnel (épreuves et brimades peuvent faire partie intégrante de cet apprentissage), avant d’être définitivement intégrés au groupe.

Nous attirons l’attention du lecteur sur le caractère parfois très contraignant, voire douloureux, de ces rituels qui ont pu faire fuir certains ethnologues pendant longtemps, jusqu’à probablement que l’on se rende compte que la même approche existait dans de nombreuses sociétés, notamment la nôtre sous d’autres formes. Il semble que, pour que la transformation soit réellement réussie, il faille qu’une notion de dépassement de soi, de ses propres limites, intervienne : douleur, humiliation, courage, combats … n’en sont que des manifestations.

Il s’agit donc d’un véritable bouleversement.

Comme dans les autres rites de passage, le symbolisme de la mort et de la renaissance joue, ici, un rôle majeur : les novices peuvent subir des épreuves rituelles telles que le passage dans un tunnel, qui représente la tombe ou le ventre maternel, et même être considérés comme morts pendant toute la durée de la réclusion. La logique de l’élévation statutaire commande que la phase intermédiaire comporte toute une série d’éléments négatifs, tels que l’humiliation, le silence, l’obéissance absolue. L’accès aux nouvelles positions sociales se trouve ainsi différé et s’accomplit au prix de sa dénégation temporaire.

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La mémoire du corps
La souffrance du corps Nombreux sont les rituels mettant en souffrance le corps du jeune adolescent. Aidés ou non de drogues hallucinogènes, ils peuvent être l’objet de jeûnes prolongés, de scarifications (incisions sur la peau), d’incisions plus profondes, d’arrachage de dents, etc.

En Australie, le jeune va devoir subir une subincision, opération qui consiste en l’ouverture de tout ou partie de l’urètre pénien dans sa partie inférieure.

En Caroline, les cérémonies Huskenaw consistent à enfermer les jeunes néophytes dans l’obscurité complète pendant trois semaines, en leur donnant une nourriture à peine suffisante pour les empêcher de mourir. Ils doivent par ailleurs boire des infusions de plantes hallucinogènes.

Chez les Maoris, le rite d’initiation comprend des tatouages effectués par les anciens sur le visage et le corps des jeunes garçons.

... chez les Incas Roberte Manceau relate un rite de passage d’adolescent chez les Incas, dans son ouvrage Atawalpa ou la dérision du destin.

Atawalpa subit l’initiation en 1515. […] le jeune subissait l’épreuve dès qu’il montrait des signes de puberté.

[…] les dames confectionnent ensemble une tunique noire, tandis que le garçon jeûne au maïs cru et cueille de la paille dont il répartit le surplus entre les fileuses.

[…] le garçon monte sur la colline de Wanakawri demander à l’idole la permission de se faire initier.

[…]. La famille de l’adolescent a choisi une vierge de haut lignage, pubère depuis peu, qui jeûnera et l’accompagnera partout avec une cruche de bière.

[…]. Enfermé chez lui jusqu'au 8, le garçon fabrique deux paires de sandales, coud à une tunique fauve des franges noires filées par sa vierge et confectionne une fronde. […] elle va servir abondamment, non pour lancer des pierres, mais pour le fouetter.

Suivent de nombreuses références symboliques introduites dans le long déroulement du rituel : bains de renaissance, habillages, sacrifices de lamas, flagellations, marathons épuisants…

Peu avant la fin du rituel, son nom est complété ou changé :

On lui remet les disques en or de 7 cm qu’il incrustera plus tard dans ses lobes. […]

Durant six jours, les pères fêtent le succès en chantant, vêtus d’une robe féminine et d’une peau de puma. […]. On l’emmène alors dans la maison de campagne nettoyée à fond, illuminée, où on l’enivre jusqu'à la mort qu’exige le rite de passage. Homme, il renaîtra fils du Soleil après que dans le jardin, son père lui aura perforé les lobes.

Le 23, cérémonie de clôture sur la Grand-Place. Les expulsés rentrent, l’Inca leur fait distribuer du pain de maïs aspergé de sang. Des vieillards percent, sans autre formalité, le trou qui restera petit dans les oreilles des Incas par privilège et des nobles locaux.

Bien que nous ayons fortement résumé ce long rituel d’un mois et demi, nous avons mis en relief certains détails. Ceux-ci mettent en évidence à la fois les brimades effectuées par les pères, les incisions corporelles, le jeûne, les exploits et un formidable concentré de ce que l’on trouve habituellement dans les rites de passages.

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Une divergence d'interprétation
L’origine des rituels Que signifient ces rituels ? Quels rôles acquièrent chaque parent ? Pourquoi une telle cruauté (les morts sont fréquentes) ?

Nous nous référons, ici, aux études psychanalytiques qui ont apporté un éclairage et proposé des tentatives d’interprétations.

Le complexe d’Oedipe Les sévices que doit subir l’intéressé ne constituent pas, comme le prétendent les sociologues, une école d’endurance et de courage, mais ils expriment l’hostilité du père (ou de ses substituts) envers le fils ; la circoncision est à la fois la punition du désir de l’inceste chez ce dernier et une manifestation de castration symbolique de l’enfant par le père, impressionnant, grâce à la forme dramatique qu’elle revêt, l’inconscient du candidat ; par ce traumatisme, la libido sera détachée de la mère, soit pour s’écouler sur les autres hommes, ses candidats à l’initiation, sous la forme de l’homosexualité désexualisée (passage de l’attachement à la mère à la conscience d’appartenir à la société des hommes), soit pour s’écouler sur les autres femmes que sa mère (l’initié acquiert par la circoncision le droit de fonder désormais sa famille et de se marier). Ainsi, le cérémonial initiatique tribal correspond à une mise en scène de la liquidation du complexe d’Oedipe (Th. Reik).

Nous retrouvons l’hypothèse classique freudienne reposant sur l’existence du complexe d’Oedipe, cette fois mis à travers les symboles et la cristallisation caricaturale des relations parent/enfant : jalousie fils/père, changement d’objet d’amour du fils, passage du monde de la mère au monde du père. Le phallus symbolise bien la force masculine. Le pénis subit des mutilations, représentant symboliquement la castration des pères qui montrent ainsi qui est détenteur de la Loi.

Une jalousie envers les femmes Cependant, l’explication de ces rituels reposant uniquement sur ce fameux complexe d’Oedipe ne satisfait pas de nombreux auteurs :

Ils remarquent que si l’enfant a le désir de la masculinité, que le garçon nourrit aussi une certaine jalousie envers les femmes qui peuvent procréer […] ; d’où des interprétations plus subtiles ; la circoncision n’est pas une castration symbolique, mais le désir pour le garçon d'être blessé comme la femme dans ses organes génitaux ; le sang qui coule est l’analogue du sang menstruel et la menstruation élevant la dignité de la femme, puisqu’elle est le signe de ses maternités futures (G. Devereux), l’homme acquerrait ainsi un pouvoir égal à celui que ce sang menstruel permet aux filles ; certaines pratiques, comme la subincision, vont même jusqu’à donner à l’organe sexuel masculin la forme de la vulve féminine, exprimant bien ainsi la jalousie d’un sexe vis-à-vis de l’autre (B. Bettelheim). On pourrait multiplier ces interprétations, surtout si l’on sortait du freudisme orthodoxe pour passer en revue les théories de psychanalystes hérétiques, comme C. G. Jung, qui voient dans l’initiation la mise en œuvre d’une volonté délibérée visant à séparer l’individu de la nature (et du monde féminin qui est un monde clos) pour le faire entrer dans la culture (et dans le monde viril, qui est un monde ouvert vers le dehors).

Des blessures symboliques Arrêtons-nous sur les hypothèses de B. Bettelheim exposées dans Les blessures symboliques, ouvrage déjà cité :

1) Les rites d’initiation, y compris la circoncision, devraient être étudiées dans le contexte des rites de fertilité.
2) Les rites d’initiation, à la fois, des garçons et des filles, serviraient à promouvoir et à symboliser une pleine acceptation du rôle sexuel que prescrit la société.
3) Un des statuts des rites d’initiation masculine serait de prétendre que les hommes, eux aussi, peuvent enfanter.
4) Par la subincision, les hommes tentent d’acquérir un appareil sexuel équivalent à celui des femmes avec les mêmes fonctions sexuelles.
5) La circoncision pourrait être une tentative de prouver la maturité sexuelle ou être une mutilation instituée par les femmes, ou encore les deux choses à la fois.
6) Le mystère qui enveloppe les rites d’initiation masculine servirait à déguiser le fait que le but déguisé n’est pas atteint.
7) La circoncision féminine pourrait résulter en partie de l’ambivalence des hommes à l’égard des fonctions sexuelles féminines et être, en partie, une réaction à la circoncision masculine.

L’auteur précise cependant que l’on ne peut rendre compte de l’essence globale des rites d’initiation tant ces derniers sont variés dans leur forme, leur contenu et leur origine : de nombreux détails rituels ne sont explicables que par les conditions qui prédominent dans la société où ils se produisent.

Si nous reprenons plus précisément les exemples précédemment cités, nous observons, en effet, que dans le premier cas, la subincision, les conséquences sont que les hommes se conduisent comme des femmes, puisqu’ils sont obligés d’uriner accroupis. Il semble que ces pratiques aient été voulues par la mère ancestrale (la mère de toutes les mères), celle que, d’après Bettelheim, toute homme porte en lui et non pas par les femmes elles-mêmes comme on le croit parfois.

L’hypothèse que la subincision donnant naissance à une grande perte de sang serait un acte prouvant la fertilité de l’homme. Elle se voit renforcée par des observations effectuées par G. Rohein et citées par Bettelheim :

Le sang qui jaillit du pénis est appelé femme ou lait.

Dans une autre tribu d’Australie centrale chez les Urrabuna, la subincision est connue sous le nom de verrupu et le vagin parfois désigné par le même terme.

Et dans nos sociétés modernes Or dans nos sociétés modernes où le vêtement a pris est utilisé pour marquer une appartenance sexuelle, groupale, familiale ou professionnelle, il n’est pas rare d’observer des rituels de mutilation.
Le tatouage Dans son ouvrage, La clé des gestes, Desmond Morris l’exposait déjà en 1977 :

La peinture du corps a fait un bref retour dans les années 1960. Le tatouage n’a jamais complètement disparu, mais se cantonne à présent aux quartiers des docks et autres repaires de marins. La scarification a été moins heureuse. Sa dernière apparition a eu lieu en Allemagne où elle à pris la forme de blessures délibérément infligées au cours d'un duel.

Par ailleurs, il note que :

Dans les sociétés modernes occidentales, les mutilations délibérées du corps autres que les oreilles percées et la circoncision mâle sont rares, mais se produisent de temps en temps : les dents serties de diamants, les épingles de sûreté dans le nez des Punk.

Parfois, les rituels d’initiation ne sont pas aussi cruels que la circoncision ou la subincision. Il peut s’agir de simples peintures corporelles comme chez les Indiens Xingu du Brésil, ou bien de peintures à vie telles que les tatouages très répandus dans les sociétés tribales. On trouve aussi des procédés de cicatrisation de la peau où les coupures volontaires étaient frottées de charbon de bois pour obtenir un tracé des cicatrices.

Les lèvres étirées, les ornements de nez, les boucles d’oreilles sont également fréquentes dans les sociétés tribales. De marques de passage à l’état adulte, elles peuvent passer à une véritable sublimation esthétique, laissant s’exprimer des talents artistiques.

Ces procédés interviennent notamment dans des sociétés où la peau est mise à nu : elle est alors la seule à pouvoir marquer une quelconque appartenance.

Rockers des années 1970.

L’auteur interprète :

Bien que ce dernier ornement ait cherché volontairement à choquer, et y soit parvenu, il n’était pas original, comme en témoignent certaines pratiques indigènes. En outre, étant plus ou moins des mutilations de la peau, le tatouage et la cicatrisation sont essentiellement signes d’allégeance ; les dessins des tatouages des marins sont des symboles de liens sentimentaux (cœurs et flèches) ou de liens culturels (drapeaux et emblèmes nationaux).

Cette notion de lien, d’alliance indélébile trouve son apothéose dans la transformation de l’anneau marital en tatouage.

Au siècle dernier, une proposition très sérieuse demandait de rendre obligatoire le tatouage d’une alliance sur l’annulaire, au moment de la cérémonie de mariage. Cela afin d’empêcher les bigames sans scrupule de faire main basse sur des femmes naïves. Une étoile tatouée s’ajoutait à l’alliance pour les veufs, une barre pour un divorcé, une seconde alliance pour un remarié. Ainsi personne ne pouvait échapper à l’identification.

Au début de ce siècle, les maris américains ont été fortement incités à suivre les coutumes des indigènes de la Nouvelle-Zélande et à tatouer leurs femmes pour signifier aux autres hommes qu’elles étaient mariées et qu’on devait les respecter.

C’est ainsi que Desmond Morris, en l’année 1977, concluait :

Les seules formes de mutilation permanente du corps qui survivent encore, à part les tatouages de marins, sont les oreilles percées pour porter des boucles et l’ablation du prépuce par la circoncision. Les mutilations des sociétés tribales, telles que le nez percé, lèvres nanties d’une cheville de bois, dents limées, oreilles étirées, excision du clitoris n’ont pas trouvé d’amateurs de nos jours.

Le piercing Pourtant, en 1955, on observe dans la rue des individus ayant recours à d’autres formes de marquages : il s’agit du piercing, bientôt du Brending (marquage au fer rouge). Certains s’en tiennent à dépasser la limite admise au lobe de l’oreille en trouant l’oreille sur toute sa hauteur, parfois à l’intérieur. D’autres se trouent en de multiples endroits : sourcils, nez, lèvres, cou, seins, épaules, nombril, sexe…

Vingt ans après le mouvement provocateur des Punks se distinguant surtout par des coiffures outrancières et de fausses épingles en trompe l’œil, de véritables mutilations sont apparues dans nos sociétés dites civilisées.

Les affres que l’on a pu faire subir aux cheveux ne sont plus suffisantes. Les cheveux repoussent, ils ne souffrent pas. Il s’agit maintenant de s’impliquer davantage : du sang doit couler, des cicatrices doivent représenter un témoignage à vie, car la douleur est une condition de cette nouvelle ou traditionnelle identification.

Que veulent nous signifier nos adolescents percés ? Que représentent des piercings d’individus post-adolescents ? Quel sens acquièrent de tels témoignages dans notre société ?

Le sang et la douleur existent depuis longtemps Bien entendu, les rituels mettant en jeu le sang et la douleur ne sont pas nouveaux. On trouve de nombreuses allusions dans la littérature romanesque (la saignée mutuelle d’adolescents pour marquer une amitié, la légère coupure au poignet du nouveau camarade qui entre dans un petit clan…). Dans de nombreuses sociétés plus ou moins secrètes, il n’est pas rare d’observer pareilles entailles le jour de l’initiation, de l’intronisation d’un nouveau membre (cas des loges maçonniques).

Il s’agit alors de quelques gouttes de sang et d’une légère incision très vite oubliée.

Ces actions d’identification au groupe, ces marques d’appartenance à une société représentant des valeurs qui nous sont chères sont fréquemment la force des adolescents.

Quelle est l’origine de cette violence ? Mais le besoin de s’entailler avec une telle frénésie, de recourir à la violence du corps pour accuser ou récuser son appartenance à une société ne relève-t-il pas d’une toute autre revendication que celle, habituelle, de nos adolescents d’antan ?

Pourquoi, dans une société où précisément la violence des gestes, des sentiments, des paroles est étouffée, de tels extrêmes sont générés ?

Quelle est la nature de ce refoulement social pour que, ici et là, des bouffées d’expressions de la violence surgissent ?

Que risquent ces adolescents s’ils n’y recourent pas ?

Peut-on parler de pathologie sociale ?

Toutes ces questions touchent de près les notions de normalité, de déviance. C’est pourquoi, avant de nous interroger plus longuement sur la nécessité et/ou le sens d’une réintroduction de rituels d’initiation dans nos civilisations modernes, nous proposons un rapide aperçu des pathologies révélées notamment à l’adolescence, mais prenant souvent racine dans l’enfance. Nous analyserons ainsi la nature des angoisses des individus, et comment ils s’en défendent.

Dans un deuxième temps, nous verrons comment le piercing peut correspondre à une défense supplémentaire ; autrement dit, nous nous interrogerons sur l’implicite du piercing, ce qu’il évite peut-être et ce qu’il protège.

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Pathologies d'adolescents et déviances
Dans notre précédente partie, nous avions exposé les névroses selon les repères psychanalytiques classiques. Ces véritables pathologies permettaient un premier repérage de souffrances des individus qui nous entourent. Il était apparu des problématiques de l’ordre de la culpabilité, de l’angoisse de mal faire, de la somatisation, de la nécessité d’identification au parent du même sexe, de la rivalité à son égard, etc.

Nous avions précisé que beaucoup d’individus étaient situés dans la catégorie normale-névrosée, c'est-à-dire qu’ils ne présentaient pas le tableau classique d’une seule névrose particulière, mais qu’ils pouvaient au contraire recourir à des défenses de l’une ou l’autre névrose ou bien percevoir une angoisse propre à l’une ou l’autre structure névrotique.

Les psychoses Nous allons à présent aborder des pathologies puisant probablement leurs sources dans un stade plus archaïque que le stade œdipien, qui est celui des névroses.

De nouveau, nous serons appelés à utiliser des schémas réducteurs afin de comprendre au mieux l’état des hypothèses concernant ces pathologies. Nous verrons qu’une fois encore, rares sont les tableaux simples vérifiant tous les symptômes d’une même maladie. Certains événements de la vie peuvent, en effet, déclencher chez tout un chacun des réactions jusqu’alors insoupçonnées : tel mari prévenant et bon père de famille pourra devenir violent en cas de déception remettant en question tout un édifice élaboré depuis la plus tendre enfance (cas des divorces, du chômage…). Parfois, l’agressivité se retourne contre soi et déclenche des dépressions chez le plus boute-en-train de nos amis. Les deuils sont également connus pour favoriser des réactions mettant en évidence des failles de notre personnalité jusqu’alors ignorées : le décès d’un père peut engendrer un total désintérêt à pour la société, la mort d’une mère peut signer un déséquilibre familial tel que, l’idéal féminin prenant le dessus, l’épouse de l’orphelin peut être dévalorisée.

Parfois, c’est la perte d’un enfant, perçue comme événement injuste qui peut faire basculer une mère dans la folie, c'est-à-dire la non-acceptation de la réalité. Autrement dit, nous sommes tous sensibilisés aux revirements de situations. La question est de savoir ce qui nous protège de la folie.

Les différentes explications Dans ce domaine, les hypothèses sont extrêmement diversifiées. Nous avons au choix, ou bien en synthèse, plusieurs types de considérations :

Le généticien parlera de facteurs constitutionnels, la schizophrénie et la dépression se retrouveraient dans des familles en raison de facteurs génétiques et chromosomiques.

L’idée est intéressante, mais difficilement démontrable tant que le gène de la schizophrénie ou de la dépression n’aura pas été isolé.

Qu’est-ce qui permet de faire la distinction entre une influence familiale d’ordre psychologique et une influence d’ordre génétique ? Il faudrait, pour le savoir, isoler deux frères l’un de l’autre, les changer de familles et observer leur évolution. Une telle séparation ne serait-elle pas facteur par ailleurs de désordres psychologiques ?

Le psychanalyste tentera de détecter en quoi les rapports précoces avec la mère ont été à l’origine d’une psychose franche.

Le psychologue familial en analyse systémique s’intéressera aux niveaux de communications entre les membres de la famille et, en particulier, aux pathologies de ces communications qui ont créé un enfant autiste.

Le sociologue cherchera en quoi la société a pu générer tel ou tel type de comportement inadéquat.

Notre grand-mère parlera de force de caractère, seule responsable de ce qu’elle considère comme la normalité.

Le sage indien estimera que le fou a choisi sa famille pour sa nouvelle réincarnation en vue de son salut en d’autres cieux.

D’autres encore ne chercheront pas les causes et s’intéresseront directement à la façon d’y remédier (thérapies comportementales, certaines thérapies corporelles, etc.).

Les attitudes explicatives sont donc extrêmement diverses. Il n’est pas interdit de mêler plusieurs explications entre elles du moment qu’elles permettent une potentialité d’action sur la maladie ou même une réparation.

Notre repérage socio-psychanalylique Notre propre orientation socio-psychanalytique n’exclut pas les autres, en particulier les facteurs constitutionnels. Nous devons, toutefois, opérer un choix pédagogique pour exposer le plus clairement possible un système de repérage des structures de personnalités qui nous entourent.

Nous nous référerons, bien entendu, à la distinction effectuée par Freud au début du siècle entre névroses, psychoses et perversions.

Les hypothèses de Freud reposent en partie sur l’existence dans l’appareil psychique de deux processus différents : les processus primaires caractéristiques de l’inconscient qui défient la logique cartésienne en ceci que les représentations de choses, de mots, de situations sont associées entre elles par des perceptions subjectives, des émotions. À l’inverse, les processus secondaires propres au préconscient offrent des représentations facilement accessibles au conscient, car elles apparaissent avec logique, de façon relativement adaptées aux circonstances.

Chez le névrosé ou le normal névrosé, les processus secondaires sont la plupart du temps suffisamment présents pour permettre à l’individu de répondre aux sollicitations de la réalité.

Le psychotique, c'est-à-dire le fou en langage courant, est envahi par ses processus primaires sans pouvoir exercer de quelconque contrôle : c’est ainsi qu’une phrase va perdre tout sens pour son entourage, car les mots seront mis bout à bout sans référence grammaticale ou logique, mais plutôt par associations de consonances, d’affectivité…

Des décharges émotionnelles telles que la violence, les cris, les pleurs, les rires font brusquement irruption sans contrôle possible.

Une autre manière de parler de structure psychotique est de se référer à son moi. Dans ce cas, il est faible, mal défendu, mal construit. Le sujet ne se sait pas malade, à l’inverse du névrosé qui sent bien que quelque chose ne va pas. Sa capacité de jugement est fortement compromise, puisqu’il ne contacte pas la réalité. Le bien et le mal au sens social sont mal évalués et le plus souvent non intégrés à leur personnalité : on peut cependant observer une grande rigidité de ces notions étant donné le caractère justement aléatoire : ce manque de souplesse prouve le manque de critique objective.

Parmi les psychoses, il existe trois types d’individus : le schizophrène, le maniaco-dépressif et le paranoïaque.

Nous allons nous efforcer d’en présenter les portraits-robots.

Chacun s’apercevra que certains symptômes ressemblent étrangement aux nôtres. En effet, si nous reprenons le schéma chronologique proposé en début d’ouvrage, nous nous rendons compte que les problématiques psychotiques sont des passages obligatoires pour à tout individu. Cet état de non-soi, de non-délimitation de notre propre corps à la naissance est sensiblement le même que celui du fou. La seule différence est que nous l’avons dépassé. Nous l’avons gardé en nous tout en sachant le contrôler, l’isoler, le calmer.

Néanmoins, des événements soudains inattendus et traumatisants ont vite fait de nous rappeler à eux.

Le schizophrène
Le schizophrène se révèle à l’époque de l’adolescence. Très souvent le schizophrène s’est présenté, dans son enfance, sous une forme négative ; c'est-à-dire discrète. On parle d’hébéphrénie. Le jeune garçon est très réservé. Il développe, parfois, un autisme franc (absence totale de communications avec les autres) et se livre à un apragmatisme (absence d’activités) désespérant ses proches. Il éprouve de sérieuses difficultés cognitives révélées par une chute de la scolarité.

Le schizophrène se montre dissocié (schizo signifiant coupé et phrène esprit). Si son discours est quelquefois normal, il est entrecoupé de sortes de barrages (mutisme, vive émotion) ou bien de mots inventés (néologismes), de mélanges de mots (schizophasie), de suites incohérentes de mots (verbigérations), etc. Ces symptômes langagiers trouvent leur apothéose dans une absence totale de mots au profit de syllabes répétées. On parle de stéréotypies, car l’individu passe des heures à dire la, la, la (palilalie) ou alors il répète le son ou le mot entendu sans lui donner de signification (écholalie).

À l’image de sa parole, sa pensée est désordonnée : il se trouve une contamination par une pensée unique qui remplace et annule les autres. Dans un comportement excédé, le schizophrène peut répéter inlassablement un même raisonnement en vous prenant pour un imbécile. On parle de rationalisme morbide. Il existe une certaine logique, mais elle repose sur des bases fausses : c’est le délire.

Le tableau franc, trouvé notamment en hôpital psychiatrique, est facilement repérable de loin. En l’absence de médicaments anti-délirants, l’individu se comporte avec un maniérisme gestuel et vestimentaire exagéré, secoué de rires discordants, donnant la réplique à un état antérieur d’apragmatisme quasi total, de clinophilie, de catalepsie.

Son délire est peut être alimenté par un thème préférentiel, mais il résulte surtout d’une pensée illogique, non construite et peut comprendre des expériences de dépersonnalisation, d’influence, d’étrangeté.

Cet individu nous apparaît objectivement bizarre.

Le paranoïaque
Le paranoïaque C’est un odieux jaloux procédurier.

La difficulté avec le paranoïaque, même s’il a une idée délirante et, en général, extrêmement traumatisante pour ses proches, est qu’il ne présente pas de dissociation de la personnalité : l’adaptation persiste curieusement, car une partie seulement de la vie est concernée. On parle de délire en secteur.

Le paranoïaque interprète tout événement et toute réflexion réellement survenus par rapport à son délire. Peu sympathique, il est souvent orgueilleux, égocentrique, entêté, rigide et très susceptible.

Le thème du délire varie d’un paranoïaque à l’autre. Le plus dangereux est celui de délire passionnel, soit l’érotomaniaque, car s’il commence avec l’espoir, il évolue avec du dépit, puis avec de la rancune et de la jalousie. C’est le meurtre qui en est fréquemment l’issue.

D’autres formes de délires, moins inquiétantes, peuvent être observées : des thèmes de revendications avec la conviction d’un préjudice subi (invention du siècle non reconnue, impression d'être malade non confirmée par le corps médical, descendance aristocratique non admise par la société, etc.), des interprétations pures et simples portant sur des extrapolations abusives de symboliques, d’événements (le mauvais temps est interprété comme un fait exprès pour gâcher la journée de ce paranoïaque).

Une forme très atténuée, mais tout aussi douloureuse pour l’individu malade peut se trouver : il s’agit de personnes très anxieuses, hypersensibles, qui se sentent accusées par les autres et font l’objet de railleries. Dans ce cas, la dépression est très proche.

Le plus souvent, le paranoïaque est perçu par les autres comme un être extrêmement désagréable. Les tribunaux en connaissent beaucoup qui, pour le moindre faux pas d’une personne de leur entourage, se ruent dans des procédures.

Les drogues ou l’alcoolisation favorisent aussi les délires paranoïaques, en particulier les thèmes de jalousie. La violence est alors mise à exécution.

Son mécanisme de défense favori est la projection, c'est-à-dire qu’il projette sur son entourage le vécu persécuteur qu’il possède en lui. Il ressent de l’agressivité de la part des autres et c’est alors qu’il transforme le mécanisme en devenant lui-même agressif et autoritaire.

La psychose maniaco-dépressive

Ces individus se reconnaissent par leur personnalité à double facette parfaitement repérable : une phase dite maniaque et une phase dite mélancolique.
La phase maniaque La phase maniaque consiste en un état d’agitation euphorique. L’individu se sent tout puissant, tel un enfant en bas âge, exalté et hyperréactif.

Cependant, cette sensibilité exacerbée et les fortes décharges d’énergie restent peu productives. Même si son imagination peut être débordante, un grand désordre perturbe les processus de pensée. Il y a fuite des idées qui jaillissent, mais qui sont aussitôt remplacées par d’autres, ce qui se traduit par des passages “ du coq à l’âne ” difficilement compréhensibles.

Par ailleurs, le caractère ludique de cet agité peut prendre une forme moins badine pour passer à des remarques acerbes et des réflexions grinçantes sur les autres. Même dans cette phase euphorique où l’individu peut sembler assez sympathique, car il peut être familier, amusant ou prêt à faire la fête, l’entourage à vite fait de ressentir un malaise car il anticipe le passage toujours possible du rire aux larmes, à des excès délirants en tout genre (gloutonneries, dépenses inconsidérées, beuveries sexuelles, exhibitionnisme, fabulations avec des thèmes de grandeur, de religion, de persécution, de revendication…).

C’est le rire grinçant dans toute sa dimension menaçante. Menace d’un passage à l’acte inconsidéré, mais aussi d’une évolution vers l’autre phase mélancolique, plus reposante tout en laissant une impression d’impossibilité d’aide pour l’entourage.

La phase mélancolique Cette phase mélancolique se caractérise par un état de dépression avec une véritable douleur morale, un ralentissement voire une inhibition psychomotrice majeure avec brachypsychie (ralentissement de la pensée), asyntonie (aucune réaction quel que soit l’événement extérieur).

Cette douleur morale, comme son nom l’indique, est une tristesse profonde et permanente de l’ordre de la douleur qui, selon certains malades, dépasse bien des douleurs physiques !

Dans ce contexte, les tentatives de suicide sont nombreuses, soit passives (refus de se nourrir), soit actives.

De nombreux symptômes somatiques (insomnie, anorexie, constipation…) peuvent masquer la douleur morale où se mêlent ressentiments et une autoaccusation féroce.

L’aspect physique recouvre une prostration, une attitude affaissée, comme vieillie, amorphe. Le mélancolique semble devoir faire des efforts surhumains pour bouger ou seulement émettre un son.

Une énorme autoagressivité lui capte toute son énergie, se traduisant par une impression de lassitude se traduisant par une impression de lassitude, de chute sans fond.

C’est pourquoi on a pu avoir recours aux fameux électrochocs si angoissants pour le grand public, mais qui paraissaient, et sont encore, parfois, le seul moyen de tirer l’individu d’une lente et longue chute.

Ces trois types de psychose font partie des délires dits chroniques.
Mais aussi... Deux autres formes de délires chroniques sont retrouvés dans les hôpitaux psychiatriques. Il s’agit des PHC ou Psychoses hallucinatoires chroniques et des paraphréniques, termes bien compliqués pour désigner tout simplement :
La psychose hallucinatoire chronique Dans le premier cas, des personnes se sentent en permanence persécutées imaginant la présence de microphones tout autour d’elles et s’obligent à déménager fréquemment pour éviter d'être retrouvées. Rarement agréables, menaçant et insultant leurs voisins, elles n’inspirent pas la compassion ! Pourtant, elles sont véritablement malades et leur angoisse d’envahissement est pratiquement insupportable.

Souvent isolées socialement, on peut ne pas les remarquer, mais leurs hallucinations sont riches et attirent l’attention : elles peuvent concerner des voix, en général des commentaires sous forme d’injures. Elles sentent que leur esprit est accaparé par un autre. Imaginons un entretien entre deux personnes. Même durant les silences, l’une des deux croit que l’autre sait ce qu’elle pense et qu’elle lui vole sa pensée !

Imaginons un instant que toutes les envies, avouables ou non, qui nous traversent l’esprit pendant une journée soient devinées par nos voisins dans le métro ! La vie serait insupportable !

C’est ainsi que ces individus se sentent envahis, devinés, violés par les autres.

La paraphrénie À l’inverse du cas précédent, le paraphrénique est un personnage la plupart du temps sympathique. Il est juste emprunt d’une imagination débordante et rarement enfermé. Il est parfois doté d’un auditoire attentif et admiratif tant ses histoires sont bien construites et extraordinaires. Le seul problème est que tout son récit repose sur des bases fausses, autour de thèmes cosmiques, mythologiques, de filiation toujours grandiose…
Face à ces personnalités, en permanence délirantes, il existe d’autres types de délires dits aigus, car intervenant de façon inattendue. Il s’agit des BDA ou bouffées délirantes aiguës, des syndromes confusionnels et des dépressions.
Les bouffées délirantes aiguës La BDA est en quelque sorte une schizophrénie qui survient chez un individu qui ne nous y avait pas préparés.

Passant d’une exaltation euphorique à une sidération dépressive, il mêle des états de dépersonnalisation accompagnés de délires nettement plus bruyants que les véritables schizophrènes, car ils peuvent perdre la notion d’espace et du temps propre aux états confusionnels et être sujets à des délires polymorphes.

les états confusionnels Quant aux confus, ce sont, le plus souvent, des sujets âgés ou bien des sujets plus jeunes ayant été intoxiqués (alcool, médicaments, champignons). On les reconnaît par leur comportement d’activité de recherche : ils sont désorientés, ne savent plus où ils sont et se réveillent la nuit très agités en se demandant s’ils sont au paradis ou sur terre… Il y a alors une terrible angoisse comme on peut l’imaginer !

Ils ont des troubles de la mémoire avec de fausses reconnaissances : ils peuvent confondre leur médecin avec leur frère.

Il arrive que leur discours ne soit pas clair, en particulier durant leurs délires oniriques souvent terrorisants pour eux.

Dans un ouvrage de Zola, on se souvient du fameux délire hallucinatoire du mari de Gervaise en état de delirium tremens (sorte de confusion mentale provoquée par l’absorption d’une grande quantité d’alcool). L’auteur exprime parfaitement les sensations imaginées tant visuelles que cénesthésiques : les rats en bas de son lit qui veulent le ronger sont effectivement dans son imagination, mais c’est comme si les sensations étaient réelles.

On ne sait pas encore à quoi sont dues les confusions. Il semble qu’elles soient probablement les moins liées à des facteurs de développement psychologique.

En effet, même si les débats sont ouverts, l’origine génétique serait plus que probable dans le cas d’un développement tardif (confusion sénile). Quant aux facteurs exogènes de type intoxications, ils suffisent peut-être à déclencher des crises chez n’importe quel individu.

Les névroses étaient fixées au stade œdipien ; les psychoses aux stades antérieurs ; les confusions semblent indépendantes des stades.

Il reste de nombreuses pathologies difficilement classables, car elles sont soit à la limite des psychoses et des névroses, soit proches des unes et des autres tant leurs symptômes sont nombreux.

Or nos cabinets psychanalytiques reçoivent plus particulièrement ces personnes. Par ailleurs, certains font la une des médias comme les pervers ou les psychopathes.

Il existe toute une catégorie de dépressifs qui peuvent être extrêmement dangereux à la fois pour eux-mêmes (suicide) et pour les autres (suicide altruiste).

Il convient donc de faire une distinction entre les dépressions.

Les dépressions Certaines surviennent chez des personnalités névrotiques. Elles sont réactionnelles en raison d’une situation désagréable (divorce, chômage, décès…) ou de la réactivation d’un conflit psychique préexistant. Viennent alors divers symptômes que nous connaissons bien : la tristesse évoquée avec une autodépréciation “ je ne suis bon à rien ”, “ personne ne m’aime ”, un ralentissement psychomoteur avec impression de lassitude, d’impuissance, de troubles somatiques (appétit, sommeil, nervosité, troubles de la sexualité), l’anxiété qui recouvre des plaintes, des tentatives de suicide que l’on a coutume de qualifier d’appels à l’aide.

Sur ce dernier point, soyons précis : plusieurs appels à l’aide sans réponse peuvent parfaitement aboutir à un suicide réussi. D’autre part, mettre sa vie en jeu pour capter l’intérêt n’est pas anodin. Il ne suffit pas de se dire : c’était du cinéma…

Les tentatives de suicide réussissent alors même qu’elles n’étaient pas réellement souhaitées.

En conclusion, il n’existe pas de tentatives de suicides sans gravité. Elles méritent toutes une vigilante attention. Seule la signification qu’elles sous-entendent est différente.

En quoi est-elle différente ?

C’est une des différences majeures existant entre la dépression d’un névrosé et celle d’un schizophrène, par exemple. Nous n’évoquerons pas les dépressions consécutives à des affections organiques de type démences, cancers ou bien celles apparaissant à la suite de traitements médicamenteux éprouvants.

Nous l’avons déjà signalé : la plupart du temps, le schizophrène ne s’en tient pas à une tentative de suicide. Il réussit son suicide. Il ne demande pas particulièrement d’aide extérieure. Il n’est malheureusement pas en mesure de formuler une demande, car il lui faudrait alors avoir perçu la différence entre ce qui émane de lui et ce qui provient de l’autre.

Sa dépression revêt la forme d’une gaieté forcée entrecoupée de délires de transformation de la pensée et du corps : l’impression d'être pourri de l’intérieur.

Les personnalités limites ou border line
Ce sont des individus qui se situent à la limite entre les névroses et les psychoses. Ils se sentent envahis par l’angoisse dès que survient un problème.

Ce vide intérieur est une des caractéristiques la plus imagée et la plus terrible. Pour y remédier, ces personnalités adoptent une conduite standardisée, hypernormale tout en changeant fréquemment d’investissements.

Un adolescent dont on a coutume de dire qu’il se cherche a souvent ce type d’attitudes. Il adhère aux propos d’un garçon plus âgé comme pour les faire siens et s’emplir de ses leçons. Il commence plusieurs activités dont il en fait le tri dans un second temps.

Chez le border line, c’est un comportement d’adolescent qui persiste de façon pathétique.

Hélène Deutsch utilise le terme de personnalités als obs (comme si) en 1934. Dans un article de 1942, elle explique :

Ma seule raison pour employer une étiquette si peu originale pour le type d'êtres que je veux représenter est que chaque tentative pour comprendre la façon de sentir et la manière de vivre de ce type, impose à l’observateur l’impression inéluctable que toute la relation de l’individu à la vie a quelque chose en elle qui manque d’authenticité et, extérieurement, est cependant conçue comme si elle était complète.

L’auteur évoque alors le cas d’une jeune peintre incroyablement douée pour assimiler des techniques nouvelles avec une rapidité étonnante, mais dans l’incapacité de créer une chose nouvelle et personnelle. Ses maîtres le perçurent immédiatement.

Hélène Deutsch commente :

La première impression que donnent ces gens est celle d’une normalité complète. Ils sont intellectuellement intacts, doués, ils apportent une grande compréhension aux problèmes intellectuels et affectifs ; mais quand ils poursuivent leurs pulsions créatrices assez fréquentes, ils construisent dans la forme une œuvre valable, mais c’est toujours une répétition spasmodique, habile même, d’un prototype sans la moindre trace d’originalité. Une observation plus approfondie permet de constater la même chose dans leurs rapports affectifs avec leur milieu environnant.

Fonctionnant par identification sans critique, tels de jeunes enfants, ces individus sont extrêmement influençables. S’ils paraissent le plus souvent débonnaires, plus par passivité que par conviction, ils peuvent passer à l’acte d’un jour à l’autre. Ils quittent leur travail sans préavis, laissent leurs épouses sans adresse ou bien se livrent à de véritables actes prohibés (vols, agressions, escroqueries). Les fameux ex-hommes d’affaires transformés en clochards sont de bons exemples de ces revirements soudains.

Hélène Deutsch observe :

Commun à tous ces cas, on trouve un trouble profond du processus de sublimation, à la fois l’échec à faire la synthèse des différentes identifications infantiles en une seule personnalité complète, et la sublimation imparfaite, partiale, purement intellectuelle des luttes instinctuelles. Alors que le jugement critique et la puissance intellectuelle peuvent être excellents, la partie affective et morale de la personnalité est absente.

En d’autres termes, l’individu en reste au stade infantile d’identification et ne parvient pas à le dépasser, à le sublimer pour en extraire ce qui est utile pour lui : son surmoi ne s’alimente pas des interdits perçus dans l’entourage. Ils sont comme plaqués sans en comprendre l’intérêt pour soi.

À cela, plusieurs causes sont évoquées. Nous relèverons l’une d’entre elles qui nous paraît évocatrice et qui n’exclut pas d’autres théories. Il s’agit d’une mauvaise qualité de communication des sentiments du milieu familial à l’égard de l’enfant. Un manque de tendresse, mais aussi un trop-plein de tendresse envahissant le jeune esprit en croissance, incapable de définir ses propres moyens de défense pour y répondre.

Il n’est pas question de violence physique ou psychologique, mais juste d’une froideur affective dans un cas ou d’un déferlement de stimulations affectives qui laissent l’enfant passivement rempli.

Lorsque, de surcroît, la violence ou l’ambiguïté sont de mise, il se pourrait bien que des phénomènes de séquelles traumatiques dont nous avons déjà commencé à exposer les effets pernicieux et répétitifs, se surajoutent.

C’est ainsi qu’un lien avec d’autres pathologies existe, en particulier la psychopathie.

Hélène Deutsch se pose plutôt la question de savoir s’ils sont psychotiques ou non. En fait, comme nous le verrons pour la psychopathie, ils possèdent certains mécanismes propres à la psychose, tels que le clivage, c'est-à-dire une défense mettant en jeu deux attitudes psychiques à l’égard d’une même situation. Ces deux attitudes ne s’influençent pas mutuellement, mais coexistent l’une et l’autre.

Par ailleurs, des épisodes délirants jalonnent leur existence (délires confusionnels, BDA). La seule différence entre eux et les psychotiques est qu’ils parviennent à se critiquer après-coup.

Des phénomènes d’addiction sont également très courants : drogue, alcoolisme, boulimie.

Or ce sont précisément les risques de l’adolescence.

Retour sur l’adolescence Nous l’avons dit : l’adolescent subit un remaniement d’énergies dans son corps et dans son esprit. La réactualisation de ses conflits œdipiens en relation avec la poussée pulsionnelle aboutit parfois à des troubles du comportement, qualifiés de délinquance juvénile.

Claude Balier, dans un ouvrage sur la psychanalyse des comportements violents, effectue une revue bibliographique sur l’adolescence.

Il rappelle que R. Diatkine parle d’une activation de la position dépressive accompagnée du danger de recours à des défenses de type psychotique.

Gagné par la crainte du bouleversement psychique, l’adolescent est sujet à des mouvements de régression - toujours tentant quel que soit l'âge ! - qui lui donnent ce caractère d’immaturité, de toute-puissance dominatrice, de difficultés à percevoir ses propres limites.

Mais la réalité extérieure le force à faire le deuil de cette illusion de puissance. Les idéalisations parentales et autres tombent. C’est à ce moment que la dépression est proche.

À l’égard de l’objet pulsionnel (objet d’amour dans un premier temps), l’ambivalence tout bon - tout mauvais doit être dépassée. Un lien se tisse entre les différentes complexités de l’individu. L’agressivité ressentie en partie à cause des frustrations qu’exerce forcément l’autre est chose normale. La difficulté est de l’accepter et de ne pas en être esclave. Pour cloisonner toute culpabilité lourde à porter, l’individu peut faire l’économie d’une synthèse en recourant à un processus de délimitation. On perçoit alors un comportement excessif chez le jeune délinquant : il peut vous adorer un jour, vous agresser et vous haïr le lendemain. La simple déception d’une idéalisation impossible fait place à un refus d’acceptation qui se traduit par un jeu complexe dépression/agressivité.

C’est ce qu’observe Philippe Jeannet : la dépression est masquée par des troubles du comportement. Elle n’est pas une élaboration dépressive, mais plutôt un évitement avec refus d’une réalité décevante, c'est-à-dire le maintien des investissements des imagos archaïques dont parlait le jungien A. Stevens.

Ces imagos sont toutes puissantes selon Bergeret et induisent la peur du danger qu’elles représentent.

Une des défenses les plus efficaces pour éviter une élaboration coûteuse, car douloureuse, est de s’identifier à celui ou celle qui est perçu(e) comme l’agresseur. Dans le cas présent, l’adolescent va s’identifier à une image archaïque sans ancrage dans la réalité, c'est-à-dire sans adaptation, sans souplesse.

C’est à ce niveau que des points de rapprochements ont eu lieu entre les border line et les interminables adolescents : attachement aux images archaïques et difficultés d’identification secondaire.

Cette identification secondaire, c'est-à-dire celle qui consiste pour le garçon à s’identifier à son père, peut être inversée afin d’éviter le conflit œdipien et à plus forte raison si l’entourage s’y prête.

Cet évitement d’éléments qui sont la source d’angoisse se traduit en langage psychanalytique par le clivage qui semble bien être le point commun entre toutes ces pathologies qui se révèlent à l’adolescence. Reprenant un ouvrage portant sur la dépression de l’adolescent (1985) de Philippe Jeannet, Claude Balier rappelle :

Les troubles graves du comportement de type délinquant, toxicomaniaque, anorectique, certaines dysmorphophobies, isolent tout un courant de la vie psychique et libidinale qui trouve refuge dans le symptôme. Il n’y a pas tant refoulement que clivage du moi qui, à côté d’une apparence plus ou moins névrotique, en fait peu investie, maintient une relation d’emprise clivée, déréelle et totalement close sur elle-même.

Ce clivage est censé protéger le moi qui, dans le cas contraire, aurait été désorganisé. Le névrosé recourt au refoulement et le psychotique au déni avec des délires refusant toute réalité extérieure.

Il reste que certains cas pathologiques semblent, par le clivage, faire cohabiter les deux types de structures. Dans ce cas, on parle de traits névrotiques lorsque l’on perçoit une certaine adaptation à la réalité et de traits psychotiques, notamment avec des passages à l’acte violent.

On pense alors à la psychopathie.

La psychopathie : état actuel de la question
Comme pour de nombreuses pathologies actuelles, il est bien difficile de parler de structure psychopathique. En effet, comme le souligne le psychanalyste A. Maurion lors d’une conférence aux Séminaires psychanalytiques de Paris de 1991, il y a des temps psychopathiques dans la cure de tous les patients. Il s’agirait d’une sorte de passage tel que l’adolescence et dont, comme de celle-ci, il convient de se dégager.

Pour ce faire, on est aidé.

En effet, il semble que, d’après de nombreuses observations cliniques, la psychopathie, comme la névrose et la psychose, trouve ses fondements dans la petite enfance…et à un niveau très proche de la psychose. Pour Winnicott (repris par Balier), c’est une manifestation de revendication à l’égard de la mère qui ne répond pas de façon satisfaisante aux besoins du moi de l’enfant.

S’il s’agit d’un passage obligatoire de l’enfant qui peut se vivre ou se revivre en thérapie, il n’en demeure pas moins qu’il lui faut puiser autour de lui les moyens de s’en défendre. Le psychopathe, étant caractérisé par de redoutables passages à l’acte et des réactions violentes plutôt que réfléchies, mentalisées, peut faire peur.

C’est pourquoi le jeune adolescent qui n’a pas encore appris à mentaliser toutes ses émotions peut, lui aussi, engendrer des réactions d’intolérance de la part de son entourage.

Pour Diatkine (repris par Balier) : ce sont les sujets successifs et les incapacités des divers milieux à accepter et intégrer l’agressivité de la tendance antisociale, en soi normale, qui organisent la psychopathie à l’adolescence. Est-ce pour cette raison que la psychopathie violente remplace nos sympathiques clochards d’antan, dans une civilisation où le monde social se comporte comme une mère incapable de répondre à la violence ? L’individu est pris en charge dès son plus jeune âge : hôpital, crèche, écoles, bourses scolaires, sécurité sociale, indemnités, ASSEDIC… En échange, il semble que la seule demande à l’égard de l’individu soit la non-violence.

On trouve d’ailleurs cet idéal du héros guerrier chez beaucoup de psychopathes : les combats de rue font rage, les défis tels que ceux lancés par James Dean sont repris dans leurs jeux.

Les films de plus en plus violents cohabitent avec une apologie du droit à la fragilité, adressée aux lecteurs adaptés à la société qui lisent la presse dite féminine.

La violence, épurée de tout sentiment (nouvel archétype : le robot), de toute réflexion, n’est-elle pas une valeur sûre pour augmenter le nombre d’entrées dans les salles de cinéma ?

Il n’est plus question de héros valeureux, ayant un code de l’honneur tel que de nombreuses contraintes jalonnaient leur existence ou bien il s’agit de films à l’eau de rose.

Inaffectivité, amoralité, absence de structures symboliques, impulsivité, agressivité primaire mal structurée, pauvreté fantasmatique selon Cassiers. Tristesse, inhibition douloureuse, sentiment de vide et d’incomplétude, absence de plaisir selon Mises (tableau qui rappelle étrangement celui des états limites). identifications superficielles, idéal du moi grandiose, renforcées par le phénomène de la bande ou d’identités d’emprunt proches, sont les traits de caractère le psychopathe. Là encore on retrouve les personnalités as if d’H. Deutsch…

L’absence de plaisir, la tristesse, le sentiment de vide puisent leur source dans le maintien morbide de la pulsion de mort toujours latente.

Cette pulsion de mort ou Thanatos pour s’opposer à Eros (pulsion de vie) a été définie par Freud dès 1920.

La définition de Laplanche et Pontalis est la suivante :

Dans le cadre de la dernière théorie freudienne des pulsions, désigne une catégorie fondamentale de pulsions qui s’opposent aux pulsions de vie et qui tendent à la réduction complète des tensions, c'est-à-dire à ramener l’être vivant à l’état anorganique.

Tournées d’abord vers l’intérieur et tendant à l’autodestruction, les pulsions de mort seraient secondairement dirigées vers l’extérieur, se manifestant alors sous la forme de la pulsion d’agression ou de destruction.

Cette dernière phase est la plus simple à saisir : les thérapeutes constatent bien ce flux d’agressivité tournée contre soi et très rapidement agie vers les autres. Comme souvent dans la réalité psychologique humaine, on retrouve dans les familles de psychopathes un phénomène de répétition.

Une majorité d’entre eux, en effet, semble avoir subi des violences physiques…ou en tout cas un climat de violence latente. Ce n’est pourtant pas le seul facteur justifiant le devenir d’un sujet vers la psychopathie.

Une mauvaise structure familiale avec omnipotence de la mère et déni du père est une deuxième piste de recherche. Là encore, le contexte social, comme nous l’avons déjà développé, joue actuellement un rôle prépondérant dans ce sens depuis que le statut de la femme a changé.

C’est l’autorité du père qui est remise en question. Dans l’idéal, cette autorité repose sur une assise dénuée d’agressivité que le père a appris à maîtriser depuis longtemps.

Lorsque, non seulement la violence remplace les bienfaits d’une certaine autorité, mais que, en plus, elle est attribuée à un père dévalorisé, alors il n’y a pas de possibilité de l’intégrer et de la canaliser. Elle est à l’état brut, sans limite et mortifère.

Comme telle, elle engendre une compulsion de répétition qui se retrouve dans la pulsion de mort. Il semble bien que tout élément non dépassé, non intégré et non digéré resurgisse inlassablement chez l’individu.

N’oublions pas que ces individus retournent parfois l’agressivité contre eux : les tentatives de suicide sont fréquentes et la dépression est latente. C’est bien pour éviter ces deux tendances que l’individu passe à l’acte, évitant ainsi un risque d’interrogation sur soi.

Ces pulsions de mort tendant à la réduction complète des tensions, c'est-à-dire à l’inanimé, se concrétisent étrangement dans ce fameux engouement pour le nirvana propre aux générations soixante-huitardes, mais également aux relents new-age.

Freud lui-même reprendra, sous forme de principe de nirvana, cette tendance de l’appareil psychique à ramener à zéro ou du moins à réduire le plus possible en lui toute quantité d’excitation d’origine externe ou interne. Cette notion est importante à signaler, car elle recouvre un domaine de souffrance chez le psychopathe qui exulte dans une dualité masochisme/sadisme.

Assaillis par des stimulations qu’ils ne peuvent canaliser, n’ayant pas reçu de réponse maternelle de bonne qualité, ils ont tendance à se trouver dans un état de tensions perpétuel. Comme l’indique Balier :

Tous les auteurs sont implicitement ou explicitement d’accord avec la notion de désintrication ou de déliaison, responsable d’une agressivité rendue libre, créant une poussée permanente, donc une tension, appelant une décharge. D. Braunschweig précise bien qu’il s’agit de décharge, non de satisfaction.

Sans limitations intérieures suffisamment solides, ces individus sont à la recherche de sources de plaisir toujours plus poussées, pour la bonne raison qu’il ne s’agit pas de plaisir, mais de processus de répétition d’une recherche d’idéal ne trouvant jamais de concrétisation dans le réel.

La souffrance est ainsi comme intriquée à toute expérience qui, chez un autre, pourrait être source de plaisir.

Ces tentatives de recherches se rattachent à des stades de l’évolution plus ou moins archaïques : qu’il s’agisse d’un attachement à la pulsion orale où haine et amour se confondent dans la destruction-incorporation de l’objet (Le moi et le ça, Freud, 1923), ou bien à la pulsion orale avec emprise sadique sur l’autre.

C’est ainsi que l’on trouve des épisodes toxicomaniaques, boulimiques et alcooliques chez les psychopathes.

Tous ces thèmes sont portés aux nus dans le soi-disant film culte Les nuits fauves de Cyril Collard (1992). On s’identifie au jeune héros qui est touchant malgré sa perversité. Ses doutes sont à l’image de ceux de toute une génération prise entre les avatars de leurs parents soixante-huitards qui, fort légitimement à leur époque, réclamaient plus de droit à se faire plaisir et à la réalité qui confond plaisir et mort dans le Sida.

Le doute quant à l’identité sexuelle (le héros est bisexuel), le manque de limites, les défis qui aboutissent ou non à la mort, les difficultés à établir une relation objectale. Tous ces thèmes à la fois sensibles chez l’adolescent et douloureux chez le psychopathe sont présents.

On perçoit dans ce film comme un lien avec la perversion. Existe-t-il réellement ?

La perversion : état actuel de la question
La perversion, principalement la perversion sexuelle, est difficile à définir. En effet, les référents culturels, moraux, éthiques sont particulièrement influents dans ce domaine.

Une première définition de la perversion serait : état des personnes anormales dans le choix ou le but de l’acte sexuel.

Si l’on s’en tient à des normes religieuses qui font partie de notre culture dite judéo-chrétienne, si le but de l’acte sexuel est de faire des enfants, est pervers tout ce qui s’en distingue.

De la même façon, d’un point de vue biologique, l’union sexuelle doit aboutir à la procréation.

Ainsi, les pervers ont rassemblé des personnages très différents selon les tabous de l’époque. Au xvie siècle, il s’agit de sodomie et de zoophilie ; au xviiie, on ajoute la nécrophilie. Au xixe, l’onanisme et l’homosexualité.

En psychiatrie, les médecins ne sont guère plus avancés pour définir précisément ce qu’est un pervers.

Pendant longtemps, on imagine que la perversion possède un caractère héréditaire pendant que de nouvelles terminologies gonflent ce groupe. On en arrive à une classification comprenant des mots de plus en plus recherchés afin d’éviter le caractère cru de ce qu’ils signifient.

Les perversions par anomalie de choix de l’objet regroupent : l’auto-érotisme ou onanisme particulièrement condamné du temps de Freud et dénoncé par lui comme un caractère moins grave qu’il n’y paraît (on avait coutume de menacer les petits garçons qui s’y adonnaient d’une castration déjà existante au stade œdipien), l’inceste, la pédophilie, la gérontophilie (viol de personnes âgées ), la nécrophilie (viol de défunts), la zoophilie (relation sexuelle avec des animaux), le fétichisme (un objet représentant symboliquement le sexe féminin, par exemple, est surinvesti : la chaussure à talon aiguille) et l’homosexualité pendant un certain temps.

Les perversions par anomalie de but : le couple voyeuriste/exhibitionniste, le couple sadique/masochiste, les violeurs et les attaques substitutives comme, par exemple, les fameux frotteurs dans le métro, mais peu dangereux en règle générale.

Les pratiques associant plusieurs types de perversions : certaines catégories d’homosexualités, d’hétérosexualités, de masochistes, de sadiques, de cleptomanies (vols pulsionnels), de pyromanies, d’escroqueries et même de toxicomanies selon certains auteurs.

Cette liste n’est pas exhaustive ! Comment s’y retrouver ? Qu’est-ce qui rapproche un nécrophile d’un pyromane ? Peut-être la notion de destruction, de mort…

Freud définit la névrose comme le négatif de la perversion, car si le névrosé se sent culpabilisé et refoule ses pulsions, le pervers, quant à lui, ne refoule rien, puisqu’il passe à l’acte. L’hypothèse de Freud est, cependant, basée sur la difficulté à dépasser ce fameux complexe d’Oedipe. Le pervers serait celui qui nierait l’absence de pénis chez la femme, car l’angoisse qui émergerait dans le cas contraire serait trop forte. Ce déni serait à l’origine d’un clivage du moi que nous avons déjà vu chez le psychopathe.

À titre anecdotique, on pensera à l’exhibitionniste dont le but est de terroriser la femme en lui montrant son attribut sexuel. Rassuré sur sa force et sur l’existence de son identification sexuelle, il peut rentrer chez lui se rhabiller. Toutefois, il doit tenir compte, lui aussi, de l’éducation de la société : la femme d’aujourd’hui est plutôt dédaigneuse à l’égard de ce type d’actes. Il se tourne alors vers les fillettes. Souvent peu dangereux, il peut impressionner par son audace.

Joyce Mac Dougall, dans Théâtres du Je (1982), précise :

L’objet (lieu ou situation) phobique, on le sait, est un objet d’horreur, d’épouvante. Il commande de ce fait une action d’évitement. L’objet (lieu ou situation) fétichiste est, au contraire, un objet d’adoration, ce qui déclenche des recherches internes.

L’exhibitionniste est lui-même comme fétichiste de son propre objet phallique : on perçoit bien le couple positif (l’exhibitionniste qui possède l’objet) du couple négatif (les femmes à qui il veut faire peur).

Lacan, pour sa part, estime que le pervers veut être le phallus de la mère pour la satisfaire. Il se réfère donc au désir de l’autre, c'est-à-dire, encore une fois, au complexe d’Oedipe.

C. Millot analyse, en 1983, le phénomène du transsexualisme que l’on peut considérer comme une forme de déviation d’identification sexuelle. Elle rappelle les théories de Lacan selon lesquelles le complexe d’Oedipe représente une métaphore particulière qui consiste dans la substitution d’un signifiant, le nom du père, à un autre signifiant, celui du désir de la mère. Or le désir existe si elle se sent elle-même un manque : le phallus. Par suite, la forclusion du nom du père, c'est-à-dire, pour simplifier, l’absence de prise en considération de sa valeur symbolique peut avoir un effet de féminisation que Lacan rapporte à l’identification psychotique au phallus qui manque à la mère.

Précisons que nous parlons des transsexuels sans pathologie, a priori, du patrimoine génétique : il ne s’agit pas des fameuses sportives aux compétences hors-pair qui, par la suite, se sont révélées posséder le patrimoine génétique masculin tout en ayant développé des caractères sexuels féminins. De la même façon, de nombreuses pathologies sexuelles génétiques répertoriées en médecine ne sont pas à intégrer dans cette partie (syndrome de Turner, syndrome de Klinefelter….).

Que l’on considère les transsexuels comme des pervers ou non, ils posent en tout cas le même type de question aux psychanalystes.

Le premier à en parler avec grande liberté est Stoller. D’après lui, le problème d’identification sexuelle est toujours présent. Dans le cas du pervers, la perversion correspondrait à une forme érotique de la haine. Au moment de l’identification secondaire du garçon par rapport au père, il est apparu une impossibilité à se séparer de la mère, d’où cette agressivité, surtout lorsque cette difficulté était associée à un climat de tensions provoquant un traumatisme. Le scénario du pervers résiderait en la répétition de la scène traumatique, mais, cette fois, en sortant vainqueur.

Chez le transsexuel, cette haine est comme reportée sur lui-même. Il est l’incarnation de la problématique de castration de la mère. Il désire la castration pour adhérer plus parfaitement à son identification primaire.

Selon Stoller, les mères de transsexuels ont une relation privilégiée à l’enfant. Il y a quasi-permanence d’un contrat corporel. Le père n’offre aucune résistance à cette osmose. Il n’existe alors aucune ambivalence entre la mère et l’enfant : il n’y a pas de séduction de la mère par rapport à l’enfant, pas de haine de l’enfant à l’égard de sa mère ou vice versa.

Au contraire, la mère de l’enfant homosexuel mettrait en place, toujours selon Stoller, une séduction érotique ainsi qu’une menace de castration.

C. Millot ne retient pas ces hypothèses. Il semble bien que la mère émette des vœux de castration, engendrant chez le petit garçon une éradication de sa virilité. Son hypothèse est qu’il existerait un écart entre ce que l’enfant est et son idéal narcissique. Autrement dit, il ne s’agirait d’une confusion d’identité avec la mère : il s’agit d'être la femme que sa mère n’est pas !

C. Millot précise, en effet, que le transsexuel a pour fonction, entre autres, de remplacer les stéréotypes sexuels : c’est la femme star. Se référant à leur égérie Dalida, c’est la femme popote qui est particulièrement compétente en art culinaire.

À un niveau social, le transsexualisme aurait une utilité. Si, comme Devereux l’imaginait, la société produit ses pathologies, alors le transsexualisme a été engendré par notre société. Quand on constate que la nouvelle figure pour représenter une marque new-yorkaise de cosmétique est un travesti nommé Ru Paul, on ne peut que s’interroger sur ce que cela symbolise à un niveau social. N’y avait-il plus assez de femmes-femmes pour mettre en avant la féminité ? D’après le journal Marie France (juillet 1995, nº 5), la raison invoquée par le patron de la marque est  : Ru est un bel homme noir de deux mètres de haut, une femme superbe et, surtout, on ne peut pas trouver quelqu’un qui se maquille plus et avec autant de plaisir.

Comme l’indique C. Millot, le transsexualisme aurait une utilité entre réel et imaginaire pour les non-transsexuels. Pour les chirurgiens qui renforceraient leur notion de pouvoir de la médecine ; pour les femmes qui verraient là l’identité sexuelle qui leur fait défaut ; pour les féministes pour lesquelles les transsexuels représenteraient un mouvement de ralliement à la cause des femmes.

Si l’on s’en tient à un niveau d’analyse psychosocial, on peut retenir la conclusion de l’auteur : le transsexuel ne va pas sans le chirurgien, l’endocrinologue, représentant de l’autre de la science. Que cet autre s’offre à répondre à la question du désir conduit le transsexualisme à se faire l’objet de sa jouissance. Il est le cobaye offert corps et âme à la science et paie de sa chair pour donner consistance au fantasme de toute puissance de la science moderne.

Le petit enfant a été l’incarnation du désir de la mère. Plus tard, le transsexuel reproduit cette même relation à l’égard de la société : l’exemple récent de ce top-model travesti, représentant de cosmétique, semble abonder dans ce sens.